Trou (à propos de l'archaïque)

trou-noir

Dans le mouvement actuel qui tend à jeter le bébé psychanalytique avec l'eau du bain du psychanalysme, on tend à oublier que la science n'a pas pour vocation ultime de combler le vide du savoir, mais de le circonscrire. Aurement dit, on dit trop peu des trous. Une citation pour lutter contre cette contemporaine lacune :

 

"Le plus étonnant dans le trou, c'est le bord. Il appartient encore "au quelque chose" mais regarde constamment dans le néant, sentinelle de la matière. Le néant, lui, n'a pas de sentinelle; tandis que les molécules au bord d'un trou ont le vertige parce qu'elles regardent dans le trou. Est-ce que les molécules du trou ont l'impression d'être des solides ? Il n'y a pas de terme pour cela, car notre langage est fait par les gens du "quelque chose"; les gens du trou ont leur langage propre.

Et les trous qui s'unissent ne font plus qu'un, chose la plus inimaginable parmi celles que l'on peut imaginer. Si l'on enlève la séparation entre deux trous, est-ce que le bord droit appartient au trou gauche ? Ou inversement ? Ou chacun à soi ? Ou les deux aux deux ? Quand on bouche un trou, où passe-t-il ? S'enfonce-t-il dans la matière ? Ou va-t-il courir après un autre trou pour lui conter sa peine ?

La chose en soi, il s'agit toujours de la trouver; or le trou existe déjà en soi. Celui qui aurait une jambe dans un trou et l'autre près de nous serait le seul, le vrai sage. Ceux qui ont la folie des grandeurs prétendent que le trou est une chose négative. C'est inexact : l'homme est un non-trou, le trou est l'élément primaire. Le trou est la seule prescience du paradis que l'on puisse avoir sur cette terre. C'est quand vous serez mort que vous saurez vraiment ce qu'est la vie."

Tucholsky (1931), Contribution à l'étude de la psychologie sociale des trous

Pierre Delion cite ce texte dans l'ouvrage qu'il dirige Psychose, vie quotidienne et psychothérapie institutionnelle à propos de la question de l'accueil de la personne psychotique. Il écrit : "Mon hypothèse est que l'emploi que nous faisons très, voire trop, fréquemment du terme "archaïque" pour décrire les spécificités de la personne psychotique, n'est que la présence de ce que le refoulement primaire ne refoule pas - les trous - et tout particulièrement les "objets" des angoisses archaïques ; "l'angoisse n'est pas sans objet", dit un certain Lacan."