Onnis L. (1988) : Crises et systèmes humains

Référence : Onnis L. (1988) : Crises et systèmes humains. Influence de l'intervention thérapeutique sur la définition et l'évolution de la crise, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 8, 73-82


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Résumé :

L’auteur commence par reprendre un historique de l’évolution du concept de crise, avant d’envisager ce qu’il est devenu à travers les différentes modélisations des systémiciens. Enfin, il présente les ouvertures thérapeutiques qu’offrent ces différents paradigmes théoriques portés par la personne du thérapeute.

Ambigüité du concept de crise

Deux conceptions se retrouvent à travers l'histoire de la médecine, suivant les paradigmes de l'école de Cos (Hippocrate) et de celle de Cnide : modèles de la crise-thérapeutique et de la crise-pathologique.

A Cos, la crise signe l'issue d'un processus morbide, la réaction finale de l'organisme à une attaque par une maladie. « Les manifestations critiques ne sont pas des signes de la maladie, mais des signes de résistance contre la maladie. » Il faut donc encourager l'expression de la crise dans l'intervention thérapeutique.

A Cnide, la crise et les manifestations qui l'accompagnent sont des symptômes du processus morbide. Ils constituent des phénomènes désagrégateurs. L'intervention thérapeutique doit viser à bloquer la crise.

En psychiatrie, de même, la crise peut être vue comme une étape maturative, ou bien comme un événement absolument hétérogène par rapport au parcours du développement psychique du sujet. Dans le premier cas, on peut insérer la crise dans la trajectoire historique de la personne pour en trouver la justification. Dans le second, la crise est totalement étrangère à cette trajectoire, on se place dans une tradition positiviste, avec un modèle médico-biologique.

Selon Onnis, la crise est inextricablement liée à cette ambigüité, à savoir qu'elle peut revêtir un caractère de croissance ou de régression, elle n'est ni la santé ni la maladie. Il défend la thèse que c'est l'intervention thérapeutique qui l'oriente vers l'un ou l'autre de ces destins, selon qu'elle réhistoricise ou déhistoricise la souffrance du sujet par rapport à sa trajectoire de vie passée.

 Le concept de crise en systémique

Deux modèles se sont succédé en systémique : un modèle homéostatique et un modèle évolutif.

Dans le modèle homéostatique, issu de la première cybernétique (Ashby), la crise est un symptôme dont la finalité sera de maintenir la rigidité homéostatique du système (homéostasie constituée en partie par la pathologie qui habite le système). La place du symptôme change : d'individuel, il prend une signification familiale, mais la place de la crise, elle, ne change pas.

Dans le modèle évolutif, issu de la seconde cybernétique, est introduite la possibilité d’un changement au sein d’un système, à la suite des études de Prigogine où il est montré qu’un système n’est jamais statique et subit des fluctuations perpétuelles. Si les fluctuations « s’amplifient suffisamment, le système peut emprunter la voie d’un changement d’état ». Cette phase critique est alors nommée « bifurcation », dont l’issue est indécidable a priori. Dans cette conception, la crise correspond à ce moment de bifurcation. Elle peut avoir des issues diverses, amenant possiblement une amélioration tout aussi bien qu’une régression. Dans ce modèle, la crise prend un sens historique dans l’état du système.

Influence de l'intervention thérapeutique

Ces différents modèles théoriques sont évidemment portés par la personne du thérapeute.

La place de celui-ci est particulièrement soulignée dans la cybernétique de second ordre (née dans les années 1980), où il est considéré comme faisant partie du système (désormais appelé système thérapeutique, à la fois auto-observant et auto-référent). Dès lors, le thérapeute-observateur contribue aux constructions de la réalité qu’il observe, au travers des modèles qu’il porte, puisque « dès qu’on se représente une « réalité », on s’organise et on opère pour qu’elle soit comme on se l’est représentée. »

Lors des périodes de crises, les systèmes étant particulièrement instables, ils seront particulièrement sensibles aux représentations du thérapeute et à l’action thérapeutique.

Le modèle du thérapeute orientera la prise en charge thérapeutique. Une vision médicale ou systémique homéostatique de la crise conduira à une intervention visant à supprimer l’expression de la crise. Dans le modèle systémique évolutif, la vision dynamique et historicisante du thérapeute pourra permettre d’activer un processus de croissance.

« L’évolution et le destin de la crise ne sont pas l’issue inéluctable d’un « processus morbide », mais plutôt le résultat cohérent d’une prémisse épistémologique du modèle adopté par les thérapeutes dans le diagnostic et l’intervention. »


Commentaire :

Ce texte est particulièrement clair et synthétique. Il présente un intérêt tant pour une réflexion sur la notion de crise que pour un panorama sur l’évolution des paradigmes dans la pensée systémique.

Sur la notion de crise, il est intéressant de constater qu'Onnis s'inscrit dans la lignée d'un Henri Ey, qui, dans l’Etude psychiatrique n°2 intitulée « Le rythme mécano-dynamiste de l'histoire de la médecine », expose aussi cette double valence de la crise. Du côté de la crise endogène, s'inscrivant dans l'histoire de l'individu, il parle de conception dynamiste de la pathologie, de médecine synthétique, de vitalisme. Du côté de la crise exogène, venant comme un corps étranger, il parle de conception mécaniciste de la pathologie, de médecine analytique, d'organicisme.

Sur l'évolution des paradigmes dans la pensée systémique, le texte reprend succinctement le passage d'une cybernétique de premier ordre, avec ses deux étapes, à une cybernétique de second ordre.