L'entretien familial en psychiatrie - 20

Exercices systémiques

« Qu’un moutard vous demande "Pourquoi il pleut ?", la pire réponse à lui faire concerne "les nuages…", réponse qui entraîne illico "Pourquoi les nuages ?", et vous voilà embarqué dans l’analyse complexe des "précipitations atmosphériques", "Pourquoi les prézipitazions ?", avec leur cortège d’anticyclones, "Et pourquoi ils viennnent des Zazores ?"… Folle spirale où vous heurtez vite et fort les parois de votre incompétence, et qui vous accule à la baffe libératrice, ou pis, au mensonge. »

Daniel Pennac

Quand nous cherchons à analyser un détail de la situation clinique, par exemple le comportement ou les paroles d’une des personnes à un moment donné de l’entretien, nous avons appris, en tant que « psy », à rattacher ce détail à ce que la personne pense ou ressent, à un état intérieur. Nous forgeons ensuite une hypothèse sur l’origine de cet état intérieur.

Ainsi, devant la tristesse affichée par une jeune femme, on s’interrogera sur son origine : vient-elle de subir une perte ? Est-elle déprimée ? Ou manipulatrice ?

Pourtant, considérés dans le contexte des interactions en train de se dérouler, le comportement ou les paroles peuvent révéler d’autres enseignements qui portent non plus sur la personne dans son intériorité mais sur la personne dans sa relation actuelle aux autres.

En voyant la jeune femme triste avec sa mère, on remarquera que, lors de la séance, chaque crise de larmes de la première est aussitôt suivie de petits gestes d’attention de la seconde. On pourra alors penser que la fille pleure pour mobiliser sa mère.

Cette autre lecture, systémique, n’exclue bien sûr pas la première, mais elle présente l’avantage de pouvoir être immédiatement réutilisée dans l’entretien : l’hypothèse relationnelle, une fois vérifiée, permet de relier les comportements et récits observés à la dynamique particulière de la famille.

En interrogeant la fille sur l’état de santé de sa mère, on apprendra que celle-ci s’est retrouvée comme sonnée face au décès de son mari il y a trois ans et que la fille ne sait plus comment la soutenir. Ne peut-on, dès lors, considérer que la tristesse appartient à la relation mère-fille, au moins autant qu’à l’une d’entre elles ?

En d’autres termes, tout comportement (y compris symptomatique) peut être compris dans le contexte relationnel dans lequel il émerge, il est autant la propriété du système que celle de l’individu – et le repérer impose un changement de regard.

Ici et maintenant

Intéressez-vous au présent de la relation,

Aux interactions telles qu’elles se déroulent sous vos yeux.

L’analyse systémique s’intéresse avant tout à l’ici et maintenant. Cela ne signifie pas qu’elle s’interdit d’envisager la situation dans son évolution au fil du temps, mais qu’elle s’intéresse avant tout aux relations actuelles en ce qu’elles font souffrir les protagonistes ou restreignent leurs marges de manœuvre existentielles.

Est / se montre

Chaque fois que vous pensez « il est comme ci ou comme ça »,

Pensez plutôt « il se montre comme ci ou comme ça ».

Le comportement observé trahit sans doute des dispositions internes à l’individu, mais celles-ci seront difficiles à exploiter dans le cadre de l’entretien familial. De plus, toute considération concernant la nature des gens (ce qu’ils sont) participe, dans ce cadre, à figer les rôles (ce qu’ils montrent), à enfermer chacun dans une position réductrice – là où l’objectif thérapeutique est au contraire d’assouplir les mécanismes de désignation et de soutenir la complexité de chaque personne.

Sens / fonction

Au lieu de vous interroger sur le sens d’un comportement, demandez-vous :

Qu’est-ce qu’il permet ? Qu’est-ce qu’il empêche ?

Cherchez ce que les interactions en cours, notamment analogiques, racontent de la relation, non en termes de cause, de « pourquoi », mais en envisageant les conséquences de chaque acte, le « pour quoi » (dans l’exemple de Pennac, faire l’hypothèse qu’il pleut « pour arroser les fleurs » permet de discuter de ce qu’il se passerait s’il s’arrêtait de pleuvoir : qui arroserait alors les fleurs, comment, et d’ailleurs veut-on vraiment faire pousser des fleurs, etc.).

Questions circulaires

Vous voulez poser une question à quelqu’un sur ce qu’il pense de quelque chose.

Demandez à un autre ce qu’il pense de ce que répondrait le premier à la question.

Ce que les systémiciens appellent « question circulaire » permet de s’intéresser à un sujet tout en impliquant la famille et en lui faisant découvrir de nouveaux aspects de sa réalité.

Par exemple, au lieu de demander au père ce qu’il pense des résultats scolaires de son fils, on interroge la mère sur ce qu’elle imagine que pense son mari à ce sujet (et on tient bon sur cette interrogation : le premier réflexe de la mère va être de se tourner vers le père pour qu’il réponde à sa place !).

Alors que la réponse du père aurait probablement été convenue, déjà connue de tous les membres de la famille (« je suis inquiet car cela compromet son avenir… »), la réponse de la mère à propos de la position du père va apporter bien des informations non seulement au soignant, mais aussi aux autres membres de la famille – et ainsi ouvrir d’autres pistes de compréhension de la situation (« je pense qu’il est très en colère car lui-même a beaucoup souffert de ne pas avoir fait d’études et aimerait que notre fils ne vive pas les mêmes difficultés »).