Mais que fait la psychiatrie, à ULICE ? - 2

Sur les fondements de la praxis psychiatrique

Dans Maximes et réflexions, Goethe disait :« Avec les manières de voir qui disparaissent de ce monde, les objets eux-mêmes sont souvent perdus. On peut ainsi dire au sens le plus élevé que la manière de voir est l’objet… Etant donné que les objets sont extraits du néant par la manière de voir, ils y retournent également quand les manières de voir se perdent. »

Goethe nous dit simplement par cette phrase que l’objectivité de l’objet est déterminée par le mode de représentation du sujet, la manière de voir.

Il nous semble que s’attarder seulement sur le faire de la psychiatrie, réduit le champ de la question. Ce serait négliger le comment nous voyons « l’objet » de notre questionnement. Le faire ne peut apparaitre que sur la base de l’entendement au voir, à la perception de ce qui est là devant nous.

Chez  Nietzche se trouve cette phrase : « Ce n’est pas la victoire de la science qui caractérise notre siècle, mais la victoire de la méthode scientifique sur la science » (La volonté de puissance)

Qu’est-ce que cette phrase énonce ? Que la méthode n’est pas seulement au service de la science, mais qu’elle est d’une certaine façon au-dessus d’elle. La méthode détermine en tout premier lieu ce que l’objet de la science doit être et sur quel mode seulement il est accessible, c'est-à-dire sur quel mode celui-ci est déterminé dans son objectivité. Nous entendons  que le primat n’est pas accordé à la nature telle qu’elle entre de soi-même en correspondance avec les êtres humains, mais comment l’être humain doit se représenter la nature.

 

Qu’en est-il de la méthode psychiatrique ?

La méthode en psychiatrie s’appuie avant tout sur le modèle inférentiel hérité de la médecine somatique. Les symptômes ou manifestations du comportement sont soigneusement relevés afin de faire un copier-coller sur sa nosographie préférée et parvenir ainsi au diagnostic. Tellenbach apporte cette précision : « Dans les symptômes qui se montrent nous faisons seulement à proprement parler l’expérience que quelque chose est présent, qui justement ne se montre pas mais qui seulement s’annonce ou se révèle, à savoir la maladie ou l’altération. C’est parce que la maladie s’annonce dans les symptômes, sans se montrer, que les symptômes obligent à des inférences diagnostiques ».

Nous ne pouvons pas nous empêcher de rajouter ici, cette phrase d’Heidegger parlant de Cézanne : « la montagne qu’il peint n’est pas la cause de sa peinture. Mais ce qu’il voit en tant que tel détermine les modalités de l’agir, de sa manière de s’y prendre en peinture. La montagne en tant que vue par lui de telle ou telle manière, est la raison déterminante, cela à partir de quoi le peintre est déterminé ». Quel est le voir de la psychiatrie qui détermine son faire ?

La psychiatrie donne le primat au mode de prise en considération génétique. Il semblerait que la mise en évidence de la succession de processus, par lesquels une situation, pathologique ou pas, est parvenue à ce qu’elle est, soit l’unique moyen possible de déterminer ce qu’est cette situation. La signification pour ne pas dire la nécessité de la prise en considération génétique s’impose donc à tout un chacun. Elle passe pour aller de soi. Mais nous fait remarquer Heidegger, elle pêche par un manque, que trop facilement et la plupart du temps, on omet de voir.

Pour être en mesure d’expliquer d’un point de vue génétique comment un état pathologique est né, il est cependant nécessaire de clarifier ce que cet état pathologique est en lui-même. Tant que cela demeure inéclairci, toute volonté d’expliquer génétiquement n’a tout simplement pas dans sa visée thématique cela qui doit être expliqué. Tout expliquer présuppose la clarification de l’essence de ce qui doit être expliqué.

Husserl énonçait cette vérité, il y a incommensurabilité entre les essences et les faits, et celui qui commence son enquête par les faits ne parviendra jamais à retrouver les essences.

 

De Bin Kimura nous avons saisi cette réflexion. Il nous propose de penser le sujet par la relation entre l’organisme et le milieu.

Tout changement de la situation oblige des modifications pour maintenir la rencontre entre un organisme et son milieu. Elles s’effectuent par l’acquisition d’un nouveau principe  suite à l’abandon de l’ancien, le principe de rencontre changeant alors. Weizsäcker nomme chacune de ces modifications une « crise ».

L’attention se porte sur le maintien de subjectivité dans les rapports humains. Dans toute rencontre nous agissons subjectivement. Perdre sa subjectivité dans une relation avec autrui signifie l’abandon de son existence de personne autonome et l’apparition de situations critiques au niveau psychopathologique. Kimura pense que le sujet intersubjectif est le principe même qui fonctionne comme fondant la rencontre d’un individu avec son milieu. L’individu demeure un sujet en toute relation, même si le partenaire change ou si les modalités de la rencontre sont modifiées, c'est-à-dire à chaque crise dans les rapports humains.

 

Revenons à la question : mais que fait la psychiatrie ?

En soi la psychiatrie ne fait pas, ce sont les acteurs de la psychiatrie qui font. Mais comme le soulignait Heidegger, les modalités du faire ou de l’agir sont déterminées par notre perception et nous savons que la perception est une modalité de la conscience. « Conscience de », voilà peut être le maître mot ! A la description de la conscience, Husserl y a ajouté l’intentionnalité. L’intentionnalité signifie que notre conscience est toujours conscience de quelque chose, qu’elle est dirigée vers quelque chose. Mais on n’a pas une représentation,  on se représente quelque chose. « Représenter signifie rendre présent, le « re » traduit : retour vers moi, me présente à moi », dit Heidegger. Comment l’homme de la psychiatrie est-il représenté par la psychiatrie ?

 

Notre magie n’est pas assez puissante pour déplacer la montagne de toutes ces questions Ecoutons ce dicton chinois : pour déplacer une montagne, il faut commencer par déplacer un caillou.