De la "non-demande" au jeu des demandes - 4

Le jeu des demandes

Nous avons choisi d’exposer cette demande d’intervention pour Dalila car elle nous paraît représentative des nombreux appels que nous recevons pour les adolescents. En effet, par-delà les singularités de chaque situation, nous nous trouvons très fréquemment confrontés à des demandes émanant de parents dont les enfants ne semblent pas particulièrement demandeurs de nous rencontrer. On ne peut cependant manquer d’être frappé par la complexité relationnelle de ces situations, complexité que l’approche en terme de « non-demande » de l’adolescent tend à négliger. Nous allons voir qu’un affinement de l’analyse clinique passe par un approfondissement du concept de demande et offre alors au professionnel des repères utiles quant à la réponse à apporter.

Qu’est-ce que la demande ?

Nous avons jusqu’ici employé le terme de demande dans le sens de « demande au professionnel » ou « demande de soins » – sens que ce terme revêt dans la littérature psychiatrique que nous avons passé en revue au début de cet article. On peut cependant s’interroger sur la nature de cette demande : d’où provient-elle précisément ? En quoi consiste-t-elle ?

Des éléments de réponse nous sont apportés par Xavier Renders (1991) qui, dans un très bel ouvrage intitulé Le jeu de la demande, aborde ces questions à partir des travaux de Lacan. Ce dernier propose en effet de conceptualiser la demande en l’articulant aux notions de désir et de besoin. Par opposition au monde animal dominée par le besoin qui se satisfait de l’appropriation de l’objet visé, le monde humain « impose au sujet de demander, de trouver les mots qui seront audibles par l’autre » (Chemama, 2005). De fait, l’enfant se trouve dès la naissance confronté au désir de l’Autre, incarné en premier lieu par sa mère. Ce désir de l’Autre lui étant pour partie inconnu, il « se met à le questionner : "dis-moi, quel est ton désir, que me veux-tu, che vuoi ?". Dès lors qu’il pose cette question, dès lors qu’il s’interroge, dès lors qu’il demande qu’on lui en dise plus, l’enfant parle. Son propre désir se constitue. Il advient comme sujet » (Renders, 1991). La demande devient ainsi demande d’amour, demande de reconnaissance qui inscrit l’enfant dans l’ordre humain du désir.

La demande que le patient fait à l’analyste (de le guérir, de le révéler à lui-même, etc.) s’inscrit dans le prolongement de cette demande primordiale : « par l’intermédiaire de la demande [à l’analyste], tout le passé s’entrouvre jusqu’au fin fond de la première enfance. Demander, le sujet n’a jamais fait que ça, il n’a pu vivre que par ça, et nous prenons la suite » (Lacan, 1958). Ainsi, en offrant un espace autre où la parole du sujet est invitée à se déployer, l’analyste crée une demande où viennent s’engouffrer les innombrables demandes par lesquelles la personne a interrogé le désir d’autrui à son égard tout au long de sa vie. La demande initiale de soins cache d’autres demandes, inconscientes, qui se révèleront au fur et à mesure de l’analyse, ce qui fait dire à Renders que la demande se situe en plusieurs lieux, il y a « ubiquité de la demande ».

Demandes aux professionnels, demandes aux proches

Mais, poursuit cet auteur, il existe dans le cas de la psychanalyse d’enfant une seconde ubiquité de la demande : aux demandes de l’enfant se superposent celles du père, de la mère, etc. Pour Renders (1991), une psychanalyse d’enfant doit donc toujours commencer par (et souvent se limiter à) des entretiens familiaux : « Au cours de ceux-ci, cette pluralité de demandes (…) cherche à être entendue, si possible comprise, et mieux encore, ventilée, lorsqu’on y parvient, chacun commençant à reconnaître la sienne ».

Ainsi, dans la famille S., au moins deux séries de demandes se mêlent. Nous avons évoqué comment, pour la mère, la demande initiale de soins pour Dalila pouvait cacher une demande d’être entendue en tant que personne en souffrance, demande qui elle-même se décline sous différentes facettes : en tant que femme, en tant que veuve, en tant que mère, etc. Pour Dalila, nous avons supposé, en fonction de notre expérience professionnelle auprès d’adolescents en souffrance, que sa « non-demande » explicite devait recourir une demande implicite, qui sans doute comporte elle aussi plusieurs dimensions.

Mais justement, quelle est la nature de cette demande implicite ? C’est là où les travaux de Lacan évoqués plus haut prennent toute leur importance et rejoignent la réflexion de Camus que nous avons placé en épigraphe. Le problème avancé par Mme S., même si elle n’a pas employé cette expression, est bien que Dalila lui répond. Et la mère, à juste titre, exige d’avoir, en tant que parent, le dernier mot. Mais, d’un autre côté, reconnaître avec Camus qu’on répond « à ce qu’on aime » conduit à interpréter le comportement de l’adolescente comme une demande adressée à sa mère. Si donc il y a du côté de Dalila une demande implicite de soins qui cherche à émerger, cette dernière s’inscrit, au moins pour partie, dans le prolongement d’une demande adressée à sa mère – demande qui, nous l’avons vu avec Lacan, correspond à une interrogation à la fois sur ce que cette mère peut désirer pour sa fille et sur ce qui constitue l’adolescente en tant que sujet. En d’autres termes, s’il n’est pas faux de faire l’hypothèse que Dalila, par ses troubles, indique qu’elle est en quête d’un lieu où sa parole et sa souffrance pourraient être entendues (demande implicite de soins), il ne faut pas perdre de vue que c’est avant tout sa mère qu’elle interpelle (demande à sa mère).

Ainsi, nous voyons se dégager ce que l’on pourrait appeler, pour prolonger les réflexions de Renders, une troisième ubiquité de la demande. Les deux premières tenaient à la multiplicité des lieux d’où la demande émane : conscience (demande ou « non-demande » de soins) et inconscient (demandes issues de l’histoire du sujet) pour la première, le patient et chacun de ses proches pour la deuxième. La troisième ubiquité dépend quant à elle de la multiplicité des lieux où la demande s’adresse : demande aux professionnels et demande à l’entourage.

En pratique, il est peut-être plus simple de retenir que chaque protagoniste de la situation clinique adresse des demandes à la fois aux professionnels et à son entourage, chacune de ces demandes comportant un niveau explicite (conscient) et implicite (inconscient).

Bien entendu, ces distinctions demeurent artificielles ; elles ont toutefois le mérite de souligner que le problème du professionnel n’est pas tant de dégager la demande, au singulier, du patient, que de chercher des repères dans un l’enchevêtrement de ce que nous proposons de nommer le jeu des demandes.

La demande et la mort

Nous ne pouvons conclure cette partie consacrée à la demande sans nous interroger sur celle, ou plutôt, sur celles du père de Dalila. A première vue, on pourrait trouver incongru de se pencher sur les demandes d’un défunt : la mort ne suspend-elle pas toute possibilité de soutenir une demande ? Pourtant, plusieurs éléments indiquent l’importance de Mr S. dans le jeu des demandes que nous cherchons à analyser. Tout d’abord, Madame comme Dalila semblent montrer par leurs comportements qu’elles désirent rester fidèles à certaines attentes du disparu (en tout cas telles qu’elles les ont perçues) : l’adolescente, en poursuivant le conflit qui l’opposait à son épouse (répondant à sa demande de se ranger dans son camp), la mère, en assumant seule l’autorité parentale (répondant à son désir de voir leur fille grandir dans les meilleures conditions possibles).

Par ailleurs, la mort en elle-même apporte une demande supplémentaire, qui est exigence de mémoire, appel à ce que la parole du défunt demeure vivante. Le conflit entre Dalila et sa mère peut alors être compris comme une lutte où chacune revendique sa légitimité à répondre à cette demande. En outre, la mort de Mr S. participe également au jeu des demandes en confrontant ses proches au fait que certaines de leurs attentes à son égard resteront désormais sans réponse. Ainsi, Dalila devra supporter que ses demandes d’affection maternante, auxquelles son père répondait, ne puissent qu’imparfaitement être comblées par sa mère. Cette dernière, de son côté, restera seule face à sa décision de séparation, Mr S. ne pourra plus la conforter dans son choix.

Nous voyons que la mort, loin de soustraire le défunt au jeu des demandes auquel il participait, pèse lourdement sur ce jeu et tend à le figer. Les proches ne peuvent plus se confronter à la parole vivante du disparu, c’est-à-dire au désir sous-tendant les demandes qu’ils ont cru entendre, et s’exposent dès lors à camper, en son nom, sur des positions que le défunt n’aurait sans doute pas validées. Cette configuration particulière du jeu des demandes va influer sur la manière de prendre en charge la situation clinique ; mais elle va également avoir un impact sur les demandes de soins adressées aux professionnels, et notamment sur celle de Dalila. Monsieur n’étant plus là pour dire ce qu’il pense d’un recours à la psychiatrie dans cette situation, on peut craindre que l’adolescente ne lui prête plus ou moins consciemment une réponse dont elle usera pour légitimer son propre positionnement.