De la "non-demande" au jeu des demandes - 3

Situation clinique

Nous allons tenter de préciser quelque peu la question de la « non-demande » à l’adolescence à partir d’une demande d’intervention en urgence que nous avons reçue sur le service E.R.I.C. (Équipe Rapide d’Intervention de Crise).

Le service E.R.I.C.

Ce service est une unité mobile d’urgence psychiatrique. Son fonctionnement original ayant donné lieu à plusieurs publications (cf. notamment Robin & al., 1996 et 1998, Zeltner & al., 2002), nous nous contenterons ici de donner quelques éléments nécessaires à l’intelligibilité de notre exposé.

Les interventions sont initiées par des appels téléphoniques émanant soit de professionnels (généralistes, travailleurs sociaux, etc.), soit directement de familles. L’intervention d’urgence est effectuée par un binôme médecin-infirmier ou psychologue-infirmier et peut déboucher sur un suivi de crise, avec pour seule limite de ne pas dépasser un mois de prise en charge. L’entretien d’urgence ainsi que les entretiens proposés dans le cadre de ce suivi sont des entretiens familiaux, l’accent étant porté sur la capacité des proches à étayer le patient dans les moments de crise. Cette unité intersectorielle couvre actuellement sept secteurs de psychiatrie adulte, mais les situations concernant des adolescents constituent un motif d’intervention de plus en plus fréquent.

L’appel téléphonique

Mme S. nous appelle pour sa fille Dalila, 19 ans, qu’elle « n’arrive plus à gérer » depuis le décès du père il y a trois mois. Madame nous explique avoir été en conflit avec son mari pendant plusieurs années, depuis que ce dernier s’était retrouvé au chômage. Elle avait fini par demander le divorce, deux mois avant que Mr S. ne décède brutalement d’un arrêt cardiaque. Elle nous précise que son mari « passait tout » à sa fille, et que celle-ci n’a actuellement plus de limites (elle a notamment reçu une facture de téléphone exorbitante). Dalila, selon la mère, ne l’écoute pas, elle « n’en fait qu’à sa tête » et fait des « crises de nerfs » quand un refus lui est opposé. C’est suite à une de ces « crises de nerfs », survenue la veille et au cours de laquelle Dalila a brisé plusieurs objets et insulté sa mère, que Mme S. nous appelle.

Ces premiers éléments nous sont livrés au milieu d’un flot de récriminations dirigées contre Dalila auxquelles s’ajoutent de nombreux messages d’épuisement : Madame insiste sur le fait qu’elle est « à bout » et qu’elle n’est plus capable de s’occuper de sa fille. Colère et détresse se mêlent dans la voix de cette femme que nous imaginons être d’ordinaire énergique et déterminée. Après l’avoir écoutée et lui avoir fait préciser quelques points, nous lui demandons de patienter un instant, le temps que nous puissions discuter en binôme de la réponse à lui apporter.

Quelle demande faut-il entendre ?

Que peut-on repérer en terme de demande à cet instant de l’appel ? Si l’on s’en tient aux dires de la mère, la demande de Dalila correspondrait à la configuration classique de la demande à l’adolescence : pas de demande explicite (ce n’est pas elle qui appelle) mais une demande implicite à travers son comportement (qu’en professionnels de la psychiatrie nous ne pouvons manquer d’entendre comme l’expression d’une souffrance sous-jacente).

Cependant, ce n’est pas cet aspect qui prévaut au moment de l’appel d’urgence. La forte charge émotionnelle qui accompagne la demande de soins de la mère pour sa fille, et la teneur même de cette demande (« aidez-la à se contrôler ! » semble vouloir dire « aidez-moi à la contrôler ! ») introduisent aussitôt une suspicion : en nous appelant, la mère soutient-elle vraiment une demande implicite de Dalila ou ne cherche-t-elle pas au contraire des alliés pour régler ses comptes avec sa fille ? Car nous ne pouvons manquer de percevoir, derrière la demande explicite de la mère, une demande bien moins avouable : « débarrassez-moi de cette fille insupportable ! ». Une rapide lecture des enjeux relationnels semble confirmer cette impression de rejet : Dalila n’a-t-elle pas choisi le camp de son père dont elle était si proche, poursuivant à travers ses « symptômes » le conflit qui opposait Madame à son mari ? Ne crie-t-elle pas, à sa manière, que sa mère a tué son père en demandant le divorce, exacerbant ainsi la culpabilité de Madame jusqu’à l’insupportable ?

Ces interrogations conduisent à poser la question de la demande de la mère : derrière sa demande explicite de soins pour sa fille, ne doit-on pas entendre la demande implicite d’être entendue dans ce qu’elle vit en tant qu’individu (« aidez-moi à faire face à cette culpabilité dévorante ») ? Ainsi envisagée, la question de la demande de la mère ne fait cependant que renforcer la suspicion à son égard : cette femme n’est-elle pas en train d’utiliser l’image d’une mère inquiète pour attirer l’attention sur elle, quitte à faire de sa fille une malade qui aurait besoin de soins ? Le recours à la psychiatrie n’est-il pas, pour elle, un moyen d’étouffer la parole de sa fille, vécue comme insupportable ? D’ailleurs, ne peut-on pas imaginer qu’elle a largement participé au développement des « symptômes » de Dalila en reportant sur celle-ci la colère qu’elle éprouvait pour son défunt mari ? La souffrance de la fille n’est-elle finalement pas liée à cette colère que la mère n’arrive pas à endiguer ?

Élaboration d’une réponse

Toutes ces questions, et d’autres sans doute, nous traversent plus ou moins consciemment au moment de l’appel. Cependant, nous n’avons pas le temps de les considérer sereinement, et nous sommes avant tout pris par les sentiments qui naissent en nous. Il s’agit de sentiments forts mais contradictoires envers cette mère, où la sollicitude pour sa détresse et le désir de l’aider se mêlent à la colère et à l’envie de la condamner pour ce qu’elle fait si injustement vivre à sa fille (et donc de la rejeter). Avec un peu de recul, on pourrait remarquer que nous venons d’entrer de plein pied dans cette famille et que nous commençons à nous faire happer par la danse relationnelle qui la caractérise. La violence des émotions que nous éprouvons fait écho à celle qui est vécue par Dalila et sa mère. Les mouvements relationnels qui nous animent (sollicitude, rejet) se développent en miroir de ceux qui traversent Madame et sa fille. En termes systémiques, nous, soignants, venons d’entrer en résonance avec le système familial.

Toutefois, le temps n’est pas à la prise de recul. Ce que nous venons de décrire s’est déroulé tout au plus en une dizaine de minutes, durée pendant laquelle la plus grande part de notre énergie a été consacrée à endiguer l’émotion de cette mère afin d’obtenir des éléments (symptômes, histoire des troubles, données relationnelles, etc.) permettant une première évaluation de la situation. Arrivé à ce point de l’entretien téléphonique, notre problème est celui de la réponse que nous allons maintenant apporter. Par cette réponse, nous allons devoir adopter une certaine position qui va déterminer une première orientation des soins. Mais cette réponse va aussi fixer indirectement la demande dans une certaine configuration.

En effet, si nous acceptons telle quelle la demande de la mère, nous choisissons de définir avec elle la demande comme émanant de sa fille. Si elle parvient à convaincre Dalila de venir consulter, on peut imaginer que nous allons nous trouver face à une adolescente sans demande explicite de soins. Le travail consistera alors à tisser une alliance avec elle de manière à ce qu’émerge la demande implicite qui s’exprime à travers ses symptômes. On peut cependant craindre que la « non-demande » de Dalila soit telle que cette dernière refuse de nous rencontrer, ou que, acceptant de nous rencontrer, elle « sabote » un cadre construit autour d’une demande censée émaner d’elle – mais en laquelle elle reconnaîtrait surtout la volonté de sa mère d’étouffer sa parole d’adolescente.

Si en revanche nous choisissons de nous focaliser sur la souffrance de Madame, nous devons alors considérer sa demande de soins pour sa fille comme le versant explicite d’une demande plus profonde, celle d’une femme qui se trouve confrontée à une épreuve douloureuse et qui demande à être entendue. Mais ce faisant, nous risquons d’entrer dans un conflit frontal avec elle autour de la définition de la demande : « c’est bien moi qui demande, pourra-t-elle nous rétorquer, mais pour ma fille ». Refuser sa définition de la demande, c’est s’exposer à lui opposer d’emblée une fin de non recevoir sous couvert d’entendre sa « véritable » demande.

Notre réponse

Cette question de la demande à entendre se trouve au cœur de notre discussion au sein du binôme d’urgence, même si elle n’est pas explicitement abordée. Pressés par le temps (Madame patiente au bout du fil), notre échange porte sur la manière de créer un contexte d’intervention qui permette que Madame se sente entendue sans pour autant épouser complètement sa définition du problème (selon laquelle seule la demande implicite de Dalila serait à prendre en compte).

Finalement, nous convenons d’une réponse que nous lui transmettons approximativement en ces termes : « Madame, nous sommes très touchés par ce que vous vivez en ce moment. Vous traversez des épreuves très douloureuses qui doivent toucher toute la famille. Nous comprenons que vous soyez inquiète pour votre fille. Nous ne savons pas si nous pourrons aider votre fille dans sa souffrance, mais nous pensons en tout cas que vous avez besoin d’être soutenue en tant que maman dans ce que vous traversez avec elle. Nous sommes prêts à vous rencontrer pour essayer de mettre en place un soutien dans ce moment de crise. »

S’ensuit alors une discussion où nous cherchons à préciser qui pourra être présent lors de l’entretien d’urgence. Pour cela, nous explorons l’entourage de Madame afin de repérer des « personnes ressources ». Nous apprenons qu’un oncle paternel de Dalila, qui habite près de chez eux, vient régulièrement les voir et constitue un soutien pour Madame. Nous demandons donc à Madame de le contacter pour lui demander de venir lors de notre rencontre. Nous insistons également pour que les deux sœurs de Dalila soient présentes. Enfin, nous demandons à Madame d’expliquer à Dalila qu’elle nous a contacté car elle était inquiète pour elle en tant que mère – en précisant que, dans le cas où Dalila refuserait de venir, nous attendions tout de même le reste de la famille afin de réfléchir à la situation. Rendez-vous est pris pour le lendemain. Un peu apaisée, Madame raccroche. Pour notre part, nous notons sur une fiche les éléments que nous avons pu recueillir ainsi que la question que nous avons jusque-là choisi de laisser de côté : doit-on ouvrir un dossier au nom de Dalila ou au nom de Madame ?