De la "non-demande" au jeu des demandes - 2

La « non-demande » de l’adolescent

Afin d’introduire notre propos, nous allons brièvement évoquer comment la question de la demande de l’adolescent est habituellement envisagée dans la littérature psychiatrique.

L’adolescent et sa demande

L’adolescence constitue un processus de maturation psychique caractérisé par des transformations radicales, notamment dans ses relations à son entourage. Pour Jeammet (2001a, 2001b), ces relations se trouvent placées sous le signe de la dépendance : l’adolescent a besoin des autres pour assurer ses « assises narcissiques ». En même temps, cette dépendance lui est difficilement supportable dans le cadre de sa recherche d’autonomie. Ainsi se trouve constituée une situation paradoxale dans laquelle « l’intolérance au lien est à la mesure de sa nécessité » (2001b). Marcelli et Berthaut (2001) insistent quant à eux sur la transformation du lien œdipien à l’adolescence. La puberté rend désormais possibles dans la réalité les fantasmes incestueux œdipiens. La force de l’interdit de l’inceste oblige alors l’adolescent à un travail psychique de désengagement, de mise à distance du lien aux objets parentaux : « Alors que, dans l’enfance l’apaisement était directement proportionnel à la proximité parentale (plus l’enfant était proche de ses parents plus il se sentait rassuré, apaisé, calmé…), avec la puberté, il y a un point de proximité entre parent et adolescent au-delà duquel le rapproché devient plus excitant qu’apaisant. L’excès de proximité (…) peut devenir excitant et désorganisant : désormais c’est en lui-même et par lui-même que le jeune pubère doit trouver l’apaisement. ». Les deux lectures ici résumées se révèlent complémentaires : la problématique de la dépendance est d’autant plus prégnante qu’elle se joue au cœur d’un lien fortement sexualisé, et inversement la question de la distance aux objets œdipiens implique celle des assises narcissiques de l’adolescent.

Dans ce contexte, on comprend combien la possibilité d’expression d’une demande par l’adolescent se révèle problématique. En effet, le paradoxe qui régit ses liens à autrui ne lui permet pas de reconnaître son désir : « Le plus grand danger [pour les adolescents], c’est celui d’exprimer leur désir en tant que celui-ci leur fait sentir ce qu’ils vivent comme une forme d’emprise de l’objet du désir sur eux. (…) Ces adolescents sont dans une attente perçue comme totalement aliénante. » (Jeammet, 2001a). Si donc les patients se montrent souvent opposés aux prises en charge pourtant destinées à leurs venir en aide, cette opposition n’est en fait bien souvent qu’apparente et repose au contraire sur un désir inavoué de l’adolescent – inavoué parce qu’inavouable, et en premier chef à lui-même : « Ceci peut nous conduire à prescrire ce qu’on pense que le patient désire. Cette secrète attente qu’on le devine est typique de l’adolescent. Paradoxalement la prescription le soulage. Il faut qu’il y ait une contrainte extérieure pour qu’ils ne soient pas obligés de saboter tout ce qu’ils désirent. Face à leurs menaces de rupture ce peut-être au thérapeute d’être pour un temps porteur de leurs demandes. » (Jeammet, 2001a).

Dans la même perspective, Botbol (2000) remarque que plus l’adolescent va mal, plus il lui est difficile d’exprimer une demande de soins – ce qui lui fait parler de « non-demande » de l’adolescent. Il revient donc à un « médiateur social » de se faire le porteur de cette demande (par ce terme, l’auteur désigne « tous ceux qui ne sont pas des professionnels de la santé mentale » c’est-à-dire, le plus souvent, les parents ou des travailleurs sociaux). Le soignant, quant à lui, doit « accepter de reconnaître comme demande suffisante pour une évaluation au moins toutes les manifestations qui font l’objet d’une adresse ». De plus, il doit pouvoir proposer un cadre d’accueil qui à la fois respecte les défenses mises en place par l’adolescent pour protéger son narcissisme et néanmoins permette un relais ultérieur.

Il convient de remarquer que ces réflexions sur la demande de l’adolescent reposent toutes sur une distinction entre ce que l’on pourrait nommer la demande explicite et la demande implicite : le soignant (Jeammet) et les « médiateurs sociaux » (Botbol), malgré l’absence de demande explicite (la « non-demande »), tentent de soutenir une demande implicite que l’adolescent ne peut exprimer autrement que par son comportement.

L’adolescence comme crise familiale

Les remaniements des liens à l’adolescence, que nous avons jusqu’ici examinés au niveau du psychisme de l’adolescent, ont également des répercussions sur la dynamique familiale. L’adolescence constitue en effet un de ces moments de crise que traverse toute famille au cours de son évolution. Si l’on considère, à l’instar de Pommereau (2001), que « la fonction essentielle de toute crise est de trancher, de séparer afin d’individualiser les éléments de ce qui formait jusque-là un "ensemble" unitaire peu ou pas différencié », on comprend qu’une crise soit nécessaire pour que l’adolescent puisse s’autonomiser. Les transformations radicales que représente l’adolescence sur un plan individuel constituent donc également un changement qui affecte toute la famille, et notamment les parents renvoyés « à leur propre vieillissement, tandis que surgissent chez eux les fantômes du passé et ceux des difficultés de leur propre adolescence ». Qui plus est, les parents traversent souvent à ce moment-là une « crise du milieu de vie » qui « entre parfois en résonance avec la problématique de l’adolescent et favorise la confusion des générations et le trouble des limites chez l’adolescent » (Jeammet, 2001b). Cependant, la « crise d’adolescence » est le plus souvent surmontée par la famille grâce à une « modification de la définition des relations » entre l’adolescent et ses parents, mais aussi entre les membres de la famille, ainsi qu’à une « nouvelle distribution des rôles » au sein de celle-ci (Neuburger, 1988).

Dans certains cas néanmoins, la trop grande rigidité du fonctionnement familial, « du fait d’un événement particulier et d’une fragilité préexistante » (Neuburger, 1988), ne permet pas de telles modifications. Cela n’est pas sans répercussions sur le processus d’adolescence qui se trouve ainsi entravé. Dès lors, la seule solution pour que puisse reprendre ce processus d’autonomisation consisterait pour l’adolescent à rompre avec sa famille. Mais, comme le note Salem (1990), « dans les familles comme dans d’autres groupes, la loyauté la plus fondamentale consiste dans l’engagement à sauvegarder le groupe lui-même ». Une telle rupture ne pourrait se faire qu’au prix d’une déloyauté telle que l’adolescent y renonce le plus souvent. Le développement d’une symptomatologie peut alors représenter une forme de compromis entre le besoin d’autonomisation de l’adolescent et le maintien de sa loyauté envers la famille, sans pour autant, bien sûr, apporter de réponse satisfaisante à la question de l’autonomisation. Par cette symptomatologie, l’adolescent précipite alors sa famille dans une situation de crise, au sens psychiatrique du terme cette fois.