Projet de soins, projet de vie : la clinique psychiatrique en question - 5

La clinique « objective » comme contexte théorique

Lors de l’observation clinique, les troubles ne peuvent donc être séparés de la personne chez qui ils surgissent – la personne étant entendue au sens d’actrice de sa vie, c’est-à-dire de sujet éthique. C’est cette impossibilité de dissocier les troubles de l’être troublé qui paraît distinguer, en dernier recours, la psychiatrie des autres spécialités médicales et explique que cette discipline réclame une approche clinique spécifique dont la relation intersubjective, et donc l’éthique, constituent le principal fil conducteur.

Ce constat ne remet pas en cause la légitimité de la clinique « objective » ; cependant, il en relativise la portée en révélant combien cette approche est condamnée, structurellement, à demeurer en deçà de son objet : la folie, aventure humaine par excellence, ne peut être dissociée du sujet de la folie.

Plus encore, ces réflexions réinterrogent le type de relation qu’induit la clinique « objective ».

D’une part, comme observation qui se voudrait neutre, celle-ci crée un contexte dans lequel le patient est évalué sur ce qu’il pense, ce qu’il fait, ce qu’il dit – contexte propice à se sentir jugé et où, en même temps, toute réaction défensive peut être interprétée comme symptomatique.

D’autre part, cette perspective constitue, souvent à l’insu du soignant qui s’y réfère, une grille interprétative qui, elle non plus, n’est pas dénuée d’effets sur la relation.

Par exemple, la notion de « déni des troubles » présuppose qu’il existe des troubles (ceux que constate le clinicien) et que le patient ne les perçoit pas : on le dit « dans » le déni comme on dirait qu’il est dans l’erreur. A l’opposé, la conception de l’hallucination comme « perception sans objet » veut que le patient perçoive quelque chose qui n’existe pas (puisque le clinicien ne le perçoit pas). Dans les deux cas cependant, la relation soignant-soigné prend place dans une réalité extérieure aux protagonistes où existent des objets (les troubles), ou pas (les voix hallucinées) – le soignant ayant autorité pour déterminer ce qui compose cette réalité extérieure. Pourtant, l’hallucination est porteuse d’une signification bien réelle, et le patient est souvent bien plus préoccupé par cette signification à déchiffrer que par le caractère sensoriel ou non de son support. Pourtant, les troubles existent uniquement parce que le soignant est là pour les décrire en tant que tels, et le patient lui déniera d’autant plus ce droit que cette description psychiatrique s’avèrera éloignée de ce qu’il vit et qu’elle lui renverra une image négative de ce qu’il est.

On pourrait soumettre au même examen critique l’ensemble des symptômes répertoriés dans les manuels psychiatriques ; bien peu répondraient à la double exigence de se rapprocher de l’expérience réellement vécue par le patient tout en s’inscrivant dans un tableau clinique qui ne postule pas, plus ou moins implicitement, l’incapacité du sujet à mener sa propre vie.

Ainsi, l’approche sémiologique, en décrivant généralement la pathologie mentale sous l’angle de l’erreur et du déficit, constitue un contexte théorique défavorable à la relation thérapeutique, et donc au projet de soins qu’elle cherche pourtant à orienter.