L'espace thérapeutique : entre jeu et responsabilité - 4

La responsabilité (Lévinas)

Pour Winnicott, le patient découvre donc sa subjectivité par l’exploration de sa propre aire de jeu, aire intermédiaire entre réalité interne et réalité extérieure – le thérapeute n’ayant d’autre fonction que de lui renvoyer quelque chose de cette exploration :
La psychothérapie ne consiste pas à donner des interprétations astucieuses et en finesse ; à tout prendre, ce dont il s’agit, c’est de donner à long terme en retour au patient ce que le patient apporte. C’est un dérivé complexe du visage qui réfléchit ce qui est là pour être vu. (p. 161)
Or, souligne l’auteur, le moment clé de ce jeu de miroirs est celui où le patient « se surprend lui-même » (p. 72). Cette dernière remarque, ainsi que plusieurs autre points précédemment évoqués, nous semblent pouvoir être éclairés par la philosophie d’Emmanuel Lévinas, à partir notamment de son ouvrage Totalité et infini (1961). Pour cela, il nous faut tout d’abord préciser quelques aspects fondamentaux de cette philosophie, en commençant par la distinction qu’elle établit entre objectivité et transcendance.
L’objectivité, dont le prototype est la relation d’un sujet à un objet du monde, se situe pour l’auteur dans le registre de la possession {note 11}. Le Moi, qui séjourne dans le monde, peut se saisir des objets qui l’entourent ; il a prise sur eux, même lorsqu’ils semblent se refuser à lui : il peut surmonter leur résistance par son travail, mesurer la distance qui les sépare de lui, etc. Dans tous les cas le Moi, retournant « l’altérité du monde en identification de soi » (p. 27), s’approprie l’objet par sa relation avec lui ; il demeure dans ce que Lévinas nomme le Même, c’est-à-dire le lieu dans lequel le Moi retrouve son identité à travers tout ce qui lui arrive. La relation à l’objet naît d’un besoin du sujet qui vise, à travers l’objet, la satisfaction de ce sujet ; elle part du sujet pour revenir au sujet – elle est égoïsme {note 12}.
Autrui, en revanche, peut être défini comme celui qui échappe toujours à mon pouvoir. Quels que soient les moyens par lesquels je tente de m’en saisir (actes, connaissance), je suis confronté à l’imprévisibilité de ses réactions : il « ne se refuse pas seulement à la possession, mais la conteste » (p. 27).  Autrui se caractérise donc par son extériorité radicale par rapport au Moi, par sa transcendance – il demeure toujours Autre {note 13} : « L’absolument Autre, c’est Autrui » (p 28). La notion de visage, fondamentale chez Lévinas, cherche à dépeindre cette extériorité :
"La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi (…), nous l’appelons visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’Autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure et à la mesure de son ideatum – l’idée adéquate." (p. 43)
On le voit, le visage d’autrui, révélation de l’Autre {note 14}, ne désigne ni une réalité physique, un apparaître – qui serait métaphoriquement chargée de résumer les qualités d’autrui qui me fait face –, ni l’idée d’autrui que je me forgerais dans l’égoïsme de ma pensée, sa représentation. Le visage est cette présence exceptionnelle qui, tranchant sur celle des objets du monde en ce qu’elle échappe toujours à mon pouvoir, ne défie pas « la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir » (p. 215). Irruption de l’Autre dans le Même interrompant l’égoïsme de mon Moi, le visage d’autrui m’interpelle :
"Le visage est une présence vivante, il est expression. La vie de l’expression consiste à défaire la forme où l’étant s’exposant comme thème, se dissimule par là-même. Le visage parle. La manifestation du visage est déjà discours." (p. 61)
Le terme de discours ne fait pas ici référence au langage comme système de signes mais au contraire comme ce qui rend possible un tel système {note 15}. Le discours originel, « discours qui oblige à entrer dans le discours » (p. 220), est, pourrait-on dire, la mise en tension de l’espace intersubjectif par la révélation d’Autrui, ou encore la situation dans laquelle, confronté à l’Autre, « le Même, ramassé dans son ipséité de "je" – d’étant particulier unique et autochtone – sort de soi » (p 29). De même, le terme d’« expression » ne désigne pas l’idée d’exprimer quelque chose mais le fait même d’exprimer :
"L’essence originelle de l’expression et du discours ne réside pas dans l’information qu’ils fourniraient sur un monde intérieur et caché. Dans l’expression un être se présente lui-même." (p. 218)

L’approche de Lévinas, telle que nous venons de la présenter brièvement, peut apparaître très éloignée de celle de Winnicott : s’ancrant dans des champs disciplinaires différents {note 16} (philosophie issue de la phénoménologie d’un côté, psychanalyse ancrée dans une pratique pédopsychiatrique de l’autre), ces deux pensées abordent la relation à l’autre selon des perspectives distinctes. L’analyse lévinassienne considère ainsi l’altérité comme phénoménologiquement première (l’Autre est accueilli par le Moi), tandis que pour Winnicott, qui se place dans une perspective développementale, c’est au contraire le Moi qui est premier. Toutefois, la référence à Lévinas nous permet de mettre en relief l’importance de l’expérience de l’altérité chez Winnicott : le nouveau-né qui vit dans l’illusion de son omnipotence n’abandonne peu à peu cette illusion que par la confrontation à l’altérité (incarnée en premier lieu par la mère) :
"L’omnipotence est presque un fait d’expérience. La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant." (p. 21)
Si nous considérons maintenant la phrase citée un peu plus haut : au cours de la psychothérapie, « le moment clé est celui où l’enfant se surprend lui même » (p. 72), nous comprenons que le patient est ici surpris par sa confrontation à l’Autre, c’est-à-dire qu’il vit à cet instant une expérience d’altérité qui ne peut aussitôt être retournée en identification de soi. Une telle expérience, selon Lévinas, ne peut être vécue que face à Autrui. Néanmoins, dans ce lieu particulier qu’est l’espace thérapeutique, l’attitude réfléchissante du psychiatre semble permettre que le patient éprouve sa propre altérité, qu’il découvre l’expression de son propre visage – expression dans laquelle, nous l’avons dit, « un être se présente lui-même » (p. 218). Dès lors, le patient peut s’appréhender dans sa globalité vivante : c’est paradoxalement par la confrontation à son altérité qu’il peut se saisir comme soi.

Nous avons vu que pour pouvoir ainsi renvoyer au patient l’expression de son visage, le psychiatre doit faire preuve d’une certaine retenue. Lévinas nous permet de préciser cette idée à travers sa conception de l’éthique. Pour lui, en effet, l’éthique est la mise en question de ma spontanéité par la présence d’Autrui :
"L’étrangeté d’Autrui – son irréductibilité à Moi – à mes pensées et à mes possessions, s’accomplit précisément comme mise en question de ma spontanéité, comme éthique." (p. 33)
L’éthique ainsi définie ne désigne pas une réflexion qui ajouterait à une relation intersubjective déjà constituée une dimension morale supplémentaire ; l’éthique n’est pas « un discours sur des thèmes moraux » (p. 235) mais l’essence même du discours :
"La relation éthique qui sous-tend le discours n’est pas (…) une variété de la conscience dont le rayon part du Moi. Elle met en question le moi. Cette mise en question part de l’autre." (p. 213)
En effet, nous l’avons dit, le visage d’Autrui, en interpellant le Moi, ouvre le discours originel, « discours qui oblige à entrer dans le discours ». Le Moi, dont la liberté consiste à  « se maintenir contre l’autre, malgré toute relation avec l’autre » (p. 37), c’est-à-dire à assurer son autarcie, se trouve alors soumis au regard d’Autrui et contraint de se justifier :
"La liberté s’inhibe alors non point comme heurtée par une résistance, mais comme arbitraire, coupable et timide ; mais dans sa culpabilité elle s’élève à la responsabilité." (p. 223)
Dans la situation de face à face, le Moi se découvre ainsi, avant toute décision de sa part, responsable d’Autrui : répondre à Autrui est déjà répondre de lui. Par sa seule présence, le visage, « au lieu de blesser ma liberté, l’appelle à la responsabilité et l’instaure » (p. 222), et par là fonde la relation intersubjective comme éthique.
Si ce fondement éthique de la relation est le plus souvent recouvert par l’égoïsme du Moi, il apparaît en revanche très clairement dans l’espace thérapeutique. Nous pensons que c’est effectivement lorsqu’il se vit responsable d’Autrui et qu’il respecte l’altérité absolue de son patient que le psychiatre peut s’autoriser à jouer avec lui – condition que nous avons vu indispensable à toute approche thérapeutique.
Pour cela, le thérapeute doit réenvisager la pertinence de ses analyses et connaissances depuis l’éthique. Cette dernière, nous enseigne Lévinas, ne correspond cependant pas à une déontologie dont il suffirait d’appliquer les règles objectives, mais « accomplit l’essence critique du savoir » (p. 33). En partant de la situation de face à face telle que nous l’avons décrite, Lévinas est en effet amené à critiquer la connaissance objective qui correspond au déploiement de l’identité du sujet connaissant, à l’impérialisme de sa liberté, exposant l’objet connu à la violence d’une emprise qui certes, affirme l’Autre, mais au prix d’une négation de son indépendance :
"La connaissance objective a beau rester désintéressée, elle n’en porte pas moins la marque de la façon dont l’être connaissant a abordé le Réel. Reconnaître la vérité comme dévoilement, c’est la rapporter à l’horizon de celui qui dévoile." (p. 59)
Il s’agit donc au contraire de replacer la connaissance théorique d’autrui, où je m’interroge sur ce dernier en le prenant pour thème de ma réflexion, dans la situation concrète du face à face :
"La relation avec un être infiniment distant – c’est-à-dire débordant son idée – est telle que son autorité d’étant est déjà invoquée dans toute question que nous puissions nous poser sur la signification de son être. On ne s’interroge pas sur lui, on l’interroge." (p. 39)
La connaissance d’autrui est alors relation à Autrui qui me fait face, discours, et le respecte dans ce qu’il a d’unique et d’irremplaçable.

Note 11 : L’objectivité, néanmoins, ne se résume pas aux relations au sein du monde matériel : comme nous le verrons, la connaissance, en interposant un troisième terme – concept ou sensation – entre le sujet de la connaissance et l’être connu, est aussi un moyen de s’approprier ce dernier.

Note 12 : Le terme égo-ïsme désigne ici ce qui se rapporte à un ego au sein du Même : « L’identification du Même n’est pas le vide d’une tautologie, ni une opposition dialectique à l’Autre, mais le concret de l’égoïsme. » (p. 27)

Note 13 : Le concept d’« Autre », chez Lévinas, ne désigne pas autrui mais ce qui est absolument autre ; l’Autre s’oppose au Même comme Autrui s’oppose au Moi.

Note 14 : La relation à l’Autre n’est pas un besoin, qui part du sujet pour y revenir, mais un désir : « le Désir est une aspiration que le Désirable anime ; il naît à partir de son "objet", il est révélation » (p. 56).

Note 15 : « Le langage instaure une relation irréductible à la relation sujet-objet : la révélation de l’Autre. C’est dans cette révélation que le langage, comme système de signes, peut seulement se constituer. » (p. 70)

Note 16 : Cette différence, si elle doit inciter à la plus grande prudence, ne constitue pas à notre avis un obstacle définitif à la confrontation de ces deux pensées : toutes deux visent en dernière analyse à cerner la « nature humaine » à travers l’étude de la relation intersubjective.