L'espace thérapeutique : entre jeu et responsabilité - 3

Jeu (Winnicott)

C’est sans doute chez D. W. Winnicott, et plus particulièrement dans son ouvrage Jeu et réalité (1971), que l’on trouve les réflexions psychanalytiques les plus élaborées concernant l’espace thérapeutique. Celui-ci y est décrit par l’auteur en terme de jeu (playing) {note 5} :
"La psychothérapie se situe en ce lieu où deux aires de jeu se chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute." (p. 54)

Avant de pouvoir envisager les perspectives ouvertes par cette conception, il nous faut tout d’abord évoquer les réflexions dont elle est issue. Le jeu (playing) est pour Winnicott une expérience dynamique qui doit être distinguée du jeu comportant des règles (game) d’une part, et de l’activité pulsionnelle d’autre part. Les pulsions constituent en effet « la plus grande menace pour le jeu et pour le moi » (p. 73) en ce qu’elles peuvent rendre le jeu effrayant. Les jeux (games), avec ce qu’ils comportent d’organisé, représentent alors « une tentative de tenir à distance l’aspect effrayant du jeu (playing) » (p. 71). Pour Winnicott, le jeu n’est donc ni un phénomène instinctuel, ni un comportement social élaboré, mais une activité vitale fondamentale de l’être humain qui permet précisément à l’enfant, au cours de son développement, de se détacher de la vie instinctuelle pour s’ouvrir à la vie sociale.
Le jeu apparaît en effet très tôt au cours du processus de maturation, lors des interactions précoces mère-bébé. La mère « suffisamment bonne » {note 6}, en accordant la réalité extérieure à l’attente du nourrisson, permet à ce dernier de « goûter des expériences reposant sur le "mariage" de l’omnipotence des processus intrapsychiques et le contrôle du réel » (p. 67). Ainsi naît un terrain de jeu, un « espace potentiel qui se situe entre la mère et le bébé ou qui les unit l’un à l’autre » (id.). Puis le nourrisson développe la capacité d’être seul en présence de quelqu’un : grâce à cette présence, il investit progressivement cet espace potentiel et, en quelque sorte, étend son aire de jeu {note 7}. Il atteint enfin le stade du jeu proprement dit, stade qui consiste à « permettre le chevauchement de deux aires de jeu et y prendre plaisir » (p. 68).
Au cours de cette évolution se dessine progressivement la séparation de la mère et de l’enfant. La fusion des premiers instants de la vie, où le bébé n’a qu’une vision subjective des objets (y compris de la mère), fait place à un état différencié où l’enfant peut distinguer sa réalité interne de la réalité extérieure. Ce « voyage qu’accomplit le petit enfant et qui le mène de la subjectivité pure à l’objectivité » (p. 14), de l’illusion à la perception, révèle l’existence d’une aire intermédiaire entre réalité interne et réalité extérieure, aire où se déroule le jeu et que Winnicott appelle également aire transitionnelle. En effet, cette aire englobe les objets transitionnels, objets qui constituent « la première possession "non-moi" » de l’enfant (p. 12). Un objet transitionnel, souligne Winnicott, doit exister réellement, être une « possession » et non un objet interne, même si pour le nourrisson il n’est pas non plus un objet externe. Il représente en fait un paradoxe qui ne doit surtout pas être résolu :
"Un point majeur de ce que j’ai avancé concernant les phénomènes transitionnels est notre consentement à ne jamais soumettre l’enfant à une alternative du type : as-tu créé cet objet ou l’as-tu simplement trouvé là, à ta convenance ? Autrement dit, un trait essentiel des phénomènes et des objets transitionnels est dans une certaine qualité de notre attitude, dans le temps même où nous les observons." (p. 134)
Ce paradoxe indique la précarité du jeu dont l’objet transitionnel est le témoin : à tout moment le jeu de l’enfant peut basculer du côté de l’omnipotence et de l’hallucination (« j’ai créé cet objet ») ou du côté de la manipulation d’un réel froid et désenchanté {note 8} (« l’objet était là, à ma convenance »). Or, fait capital, c’est l’attitude de l’adulte (en premier lieu, la mère) qui va permettre au jeu de se poursuivre. L’adulte doit pour cela respecter le jeu dans sa précarité, en « jouant le jeu » pourrait-on dire, ce qui favorisera la constitution du soi de l’enfant.

Nous pouvons maintenant mieux appréhender la conception winnicottienne de l’espace thérapeutique. Cette conception ne concerne pas uniquement le travail psychothérapeutique avec les enfants : bien que prenant des formes plus élaborées à l’âge adulte, le jeu représente une constante de la vie humaine, et l’on peut considérer la psychothérapie en général (et la psychanalyse en particulier) comme « une forme très spécialisée du jeu mise au service de la communication avec soi-même et avec les autres » (p. 60). Pour Winnicott en effet, « jouer est une thérapie en soi » (p. 71) car l’activité créative {note 9} manifestée dans le jeu implique l’individu dans sa globalité :
"C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité tout entière. C’est seulement en étant créatif que l’individu découvre le soi." (p. 76)
Pour encourager la créativité de son patient, le thérapeute doit favoriser chez celui-ci l’instauration d’un sentiment de confiance tout en faisant preuve d’une certaine retenue, d’un certain respect pour sa spontanéité {note 10} :
"La créativité du patient, le thérapeute qui en sait trop peut, avec trop de facilité, la lui dérober. Ce qui importe, ce n’est pas tant le savoir du thérapeute que le fait qu’il puisse cacher son savoir ou se retenir de proclamer ce qu’il sait." (p. 81)
Dès lors, la psychothérapie ne repose plus sur la capacité d’analyse ou sur la profondeur des interprétations du thérapeute, mais sur son aptitude à jouer : l’espace thérapeutique naît de l’intersection de deux aires de jeu, c’est-à-dire de la rencontre vivante de deux personnes entièrement impliquées dans le jeu.

Note 5 : La traduction de playing par « jeu », si elle est sans doute la plus adaptée, n’est pas satisfaisante. En effet, playing est le participe substantivé du verbe to play (jouer) et insiste donc sur le côté dynamique, vivant, sur l’activité de jouer (cf p. 58). Le jeu est ainsi ancré chez Winnicott du côté du verbe, de l’action : « Jouer, c’est faire » (p. 59) – soulignant au passage que le jeu ne peut être dissocié de celui qui joue, du sujet.

Note 6 : Pour Winnicott, la mère suffisamment bonne est « celle qui s’adapte activement aux besoins de l’enfant. (…) Cette adaptation active exige que l’on s’occupe de l’enfant sans contrainte et sans éprouver de ressentiment » (pp. 19-20). Cette adaptation doit être « suffisante », c’est-à-dire ni trop incomplète (laissant l’enfant seul face à des angoisses « inimaginables »), ni trop complète (empêchant l’enfant d’accéder petit à petit à la réalité).

Note 7 : Cet aspect est développé dans l’article La capacité d’être seul (1958) : « Être seul en présence de quelqu’un est un fait qui peut intervenir à un stade très primitif, au moment où l’immaturité du moi est compensée de façon naturelle par le support du moi offert par la mère. Puis vient le temps où l’individu intériorise cette mère-support du moi et devient ainsi capable d’être seul sans recourir à tout moment à la mère ou au symbole maternel. » (p. 329)

Note 8 : Notons que pour Winnicott, l’idée de la magie prend sa source dans l’expérience de l’aire transitionnelle (p. 67), tout comme la poésie et les autres activités culturelles (pp. 132-143).

Note 9 : Soulignons que pour Winnicott la créativité ne se résume pas à la création artistique : c’est « la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure ». Phénomène universel inhérent au fait de vivre,  elle « permet à l’individu l’approche de la réalité extérieure » (p. 95). Il faut lui opposer la « relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure » (p. 91).

Note 10 : « Jouer doit être un acte spontané, et non l’expression d’une soumission ou d’un acquiescement, s’il doit y avoir psychothérapie. » (p. 72)