Temps partagé et intervention de crise - 4

Le temps vécu et l’intuition du soignant

Revenons maintenant à la question du temps partagé dans la clinique psychiatrique. Le repérage un peu grossier que nous venons d’effectuer permet de s’interroger sur les a priori qui sous-tendent l’attitude du soignant face à une situation clinique donnée et la perception qu’il peut avoir du temps vécu par le patient et son entourage.
En effet, étant un homme ou une femme moderne, ayant de plus un souci d’évaluation clinique, le professionnel aura tendance d’une part à mobiliser son intelligence plus que son intuition, et d’autre part à s’intéresser au temps vécu par ses interlocuteurs en se référant implicitement à une « norme » selon laquelle le présent résulte du passé, et prépare un futur qui doit aller dans le sens du progrès (la croissance, le développement personnel, une plus grade autonomie – il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet).
De plus, les autres formes de temporalités, si elles sont perçues, auront tendance à être considérées comme « archaïques », relevant d’un passé révolu de l’évolution humaine.
Si en revanche nous cherchons à nous dégager de ces implicites et considérons que le temps linéaire continu des modernes, le temps linéaire discontinu des chrétiens et le temps cyclique des sociétés « primitives » sont autant de manières d’expérimenter collectivement le temps, celles-ci peuvent alors fournir des repères pour mieux cerner ce que j’ai proposé d’appeler le temps partagé.
En tant que socle temporel des relations humaines, le temps partagé n’est en lui-même ni linéaire ni cyclique, ni continu ni discontinu. Son essence n’est autre que la vie elle-même, et ne peut être réduite à une structure (spatialisée) particulière. En revanche, les expériences concrètes réalisées par les personnes en lien avec les différents types de temporalité que nous avons envisagés peuvent être considérées comme autant de formes que peut revêtir le temps partagé en tant que « matière vivante » (on pourrait presque dire : « en tant que chair de l’expérience »). Ce sont :
-    la participation à une histoire commune, dont la continuité fait repère dans l’enchaînement foisonnant des événements du monde (ex. : le quotidien familial) ;
-    la polarisation de l’existence par une fin ultime qui soude ceux qui la partagent par-delà la contingence des événements (ex. : la réussite, la religion, etc.) ;
-    la référence à une origine commune, réactualisée à travers un rituel dans le présent partagé (ex. : le mythe et les rituels familiaux).
Remarquons que le fait d’être lié à une ou plusieurs personnes à travers ce partage du temps ne dit rien de la manière dont l’individu se positionne par rapport à cet expérience (réserve, distance critique, implication, etc.).