Schizophrénie et temps partagé - 7

Le temps partagé

Schizophrénie et mouvement collectif familial

Revenons à la famille Ressac. Même si nous ne disposons pas du même matériel clinique, nous retrouvons chez Camille des indices de ce que je viens de vous décrire à partir de l’expérience de Pierre.
Ses efforts pour se dégager du devenir ambiant apparaissent évidents, et l’on sent que les murs de sa chambre participent au maintien d’une limitation avec l’ambiance. Nous relevons également des éléments évoquant une confusion de son élan personnel avec le devenir, par exemple quand il refuse de se rendre dans le jardin « à cause du regard des voisins », ou encore lorsqu’il se préoccupe de l’avenir de la planète et de l’humanité. Quoi qu’il en soit, l’effort de rupture du contact vital avec la réalité domine le tableau, mobilisant, comme chez Pierre, la pensée intellectuelle et l’abstraction. Camille relève d’ailleurs lui-même la part active qu’il prend à son retrait lorsqu’il déclare : « Je fais la grève de la vie ».
Situons nous maintenant sur un plan familial. Comme toutes les familles, les Ressac constituent par l’interpénétration de leurs élans personnels ce que j’ai nommé un mouvement collectif. En d’autres termes, ils se trouvent portés par un rythme commun qui les maintient liés même si chacun poursuit sa propre activité. Or, l’effort que Camille déploie pour rompre son contact vital avec la réalité se traduit sur ce plan par une tentative de désynchronisation – ce que, d’une certaine manière, ses parents perçoivent puisqu’ils se plaignent de ce qu’il ne veut rien partager avec eux.
Même si cette plainte a mis du temps à s’exprimer devant une équipe psychiatrique, il est probable que la perception de cette désynchronisation ait été précoce – car ce phénomène, qui relève du temps vécu, et donc de l’intuition, se saisit immédiatement, alors que l’intelligence peine à le décrire. Il peut sembler à première vue que la famille n’ait alors pas réagi, laissant Camille se détacher du mouvement collectif familial. Je pense pourtant qu’il n’en est rien, que les membres de la famille ont au contraire cherché à lutter contre cette désynchronisation, et ce pour plusieurs raisons. Si nous nous référons aux analyses de Tatossian évoquées précédemment, on peut tout d’abord penser que la famille, en tant que groupe, tend spontanément à maintenir sa cohésion. Par ailleurs, la fascination à l’égard de l’expérience psychotique, en ce qu’elle pose le sujet comme enjeu, n’y est sans doute pas étrangère. Enfin, il est probable que le vacillement subjectif de Camille éveille chez son entourage ce que Lévinas appelle l’« ouverture originelle vers le secourable » : face à sa souffrance, ses proches ne peuvent rester indifférents et tentent de se porter à son secours [6]. Nous voyons surgir ici une troisième dimension de la « minimisation de la différence psychotique » : celle-ci consiste en une tentative d’assistance dont la finalité est d’aider le psychotique à réduire cette différence qui le déchire – différence du sujet à lui-même et non plus différence à ceux qui l’entourent (notons que Kimura a admirablement montré que ces deux différences s’inscrivent dans un rapport de détermination réciproque [5]). Pour lutter contre la tendance à la désynchronisation de Camille, les membres de la famille vont développer des stratégies visant à demeurer en contact avec lui. Or, Camille fuit tout contact mettant en jeu l’intuition et le temps vécu. L’entourage va donc privilégier, dans la relation avec lui, l’intelligence et les facteurs spatiaux. Ainsi, comme nous l’avons vu, c’est avant tout par le raisonnement que les parents cherchent à le convaincre de partager du temps avec eux. Cependant, Camille utilise déjà pleinement ces ressources pour tenter de limiter son élan personnel – et d’ailleurs avec un tel succès qu’il donne le plus souvent le sentiment d’avoir perdu le contact vital avec la réalité. L’aide apportée se révèle donc toute relative. Plus encore, chaque membre de l’entourage, en recourrant préférentiellement à l’intelligence et aux facteurs spatiaux, va s’habituer progressivement à se détacher personnellement, au moins lorsqu’il se trouve à la maison, de tout ce qui a trait à l’intuition.
Ainsi, les Ressac, par l’adoption d’un mode relationnel particulier et par l’altération de leurs propres élans personnels, parviennent à maintenir une certaine synchronisation avec Camille. Il en résulte cependant que le mouvement collectif familial se rapproche progressivement de la trajectoire personnelle du patient – trajectoire qui porte la marque du processus morbide.
Certes, les traits que nous avons relevés dans cette famille ne témoignent que d’une légère inflexion de cette trajectoire. Mais nous avons pu constater dans bien d’autres familles que cette inflexion pouvait constituer à la longue une véritable dérive par laquelle le mouvement collectif se confond progressivement avec le processus schizophrénique. Parfois, cette confusion devient telle que nous avons le sentiment de faire face à une « famille schizophrénique ».

Implications thérapeutiques

Nous ne pouvons conclure cette analyse sans envisager brièvement ses conséquences sur le plan thérapeutique. Intéressons nous tout d’abord à l’intervention thérapeutique, c’est-à-dire à la rencontre avec le patient et sa famille.
Chaque famille possède son mouvement propre, et nous intervenons toujours à un moment particulier de sa trajectoire. Ce moment va déterminer l’ampleur des troubles du patient, mais également la capacité de mobilisation de la famille. Par ailleurs, nous possédons en tant qu’équipe notre propre mouvement collectif, sous-tendu par un rythme spécifique. Pour qu’une rencontre puisse avoir lieu, il faut que les rythmes de l’équipe et de la famille puissent se synchroniser a minima (C’est ce que visent les thérapeutes familiaux lorsqu’ils soulignent que le thérapeute doit « entrer dans la famille »). Cette synchronisation n’est possible que si notre propre rythme s’avère modulable. De plus, elle nécessite que nous parvenions à percevoir le rythme auquel évolue la famille et à nous y ajuster.
Ainsi, lorsque Noé est amené par ses parents aux urgences, son délire a atteint une telle ampleur qu’il paraît important de pouvoir rapidement soulager le patient. Le psychiatre des urgences a donc raison d’envisager aussitôt une hospitalisation. Mais ce faisant, il se situe dans un tempo extrêmement rapide – qui est justement celui de l’urgence médicale. Or, les parents ont depuis trop longtemps dérivé avec Noé ; ils se situent pour leur part dans un rythme beaucoup plus lent, dans un écoulement du temps proche de celui-ci de la schizophrénie, où tout événement imprévisible est soigneusement neutralisé. La synchronisation n’a donc pu se faire entre le psychiatre et les parents. Forts de cette expérience, nous avons quant à nous pris du temps avec eux en leur proposant plusieurs entretiens, puis un temps de réflexion. Une synchronisation entre notre équipe et la famille a pu alors s’établir.
Camille présentait pour sa part un tableau beaucoup moins inquiétant. Les parents ont accepté rapidement l’idée de soins, et ont pu s’impliquer activement dans la prise en charge proposée.
Abordons maintenant la question de la spécificité de la prise en charge du processus schizophrénique. Nous avons vu que celui-ci correspondait à une tentative de rétablir une limitation entre l’élan personnel et le devenir ambiant. A cet effet, le patient, tout comme l’entourage qui lui porte assistance, mobilise les ressources de l’intelligence et de la pensée spatiale. Ce faisant il se coupe progressivement du monde ambiant.
L’enjeu thérapeutique consiste précisément à favoriser chez le malade le maintien d’un contact vital avec la réalité. Il s’agit donc d’aider le patient, à travers la relation, à vivre qu’un contact nouveau peut s’effectuer sans pour autant que son élan personnel ne se trouve menacé de dilution dans le devenir ambiant.
Ce travail psychothérapeutique peut s’effectuer à l’occasion d’entretiens individuels. Il revient alors au soignant de porter, dans la relation, le facteur de limitation qui fait défaut au patient, permettant ainsi à ce dernier d’expérimenter sans danger un redéploiement de son élan personnel. Comme je le soulignais, le thérapeute ne peut y parvenir que s’il se synchronise suffisamment avec le patient et son entourage ; en même temps, cette synchronisation ne doit pas être totale afin que l’intervention thérapeutique insuffle à la relation un certain dynamisme vital. Ainsi, le soignant peut espérer aider le patient à infléchir son élan personnel vers une trajectoire qui ne coïncide plus avec celle du processus morbide.
Un suivi individuel du patient est un élément important du cadre, puisqu’il permet, ne serait-ce qu’en lui-même, d’aider le patient à expérimenter les limites de son élan personnel. Cependant, la dimension familiale que j’ai cherché à mettre en évidence s’avère déterminante. C’est d’ailleurs aux parents Ressac que j’emprunte la notion qui me paraît la plus pertinente pour situer l’importance de cette dimension, à savoir le temps partagé. En effet, le suivi individuel ne propose qu’un temps bref auprès du patient. Même s’il permet, par des entretiens suffisamment rapprochés, de créer un mouvement collectif qui englobe le patient et son thérapeute et dont les effets se prolongent en dehors des séances, cette tentative de synchronisation thérapeutique va se heurter au mouvement collectif familial qui tend, pour sa part, à épouser la trajectoire du processus morbide. Deux solutions s’offrent alors.
La première consiste à extraire le patient de sa famille, par exemple à travers une hospitalisation au long cours. Le risque est alors le suivant : le regroupement de nombreuses personnes atteintes de schizophrénie favorise l’émerge d’un mouvement collectif par lequel ces personnes s’entraînent mutuellement dans leurs processus morbides respectifs. C’est ce que l’on nomme, en psychiatrie, la chronicisation. L’équipe soignante aura alors fort à faire pour parvenir à mobiliser chacun dans un mouvement qui lui soit propre.
La seconde solution consiste à s’intéresser à la famille comme ressource thérapeutique. En effet, celle-ci présente l’avantage de partager un temps important avec le patient. Certes, j’ai souligné toute à l’heure que ses tentatives d’aide se révélaient infructueuses, et même suggéré que, en se mettant au diapason du malade, elle participait malgré elle à la progression du processus schizophrénique. Ce constat doit néanmoins être relativisé. Pour revenir à notre exemple, les proches de Camille, en se synchronisant avec lui, ne sombrent pas pour autant dans la pathologie ; même si le recours à l’intelligence caractérise leur mode relationnel, ils conservent une certaine capacité à s’inscrire dans un dynamisme vital. Le travail thérapeutique consiste alors à mobiliser cette capacité.
Pour cela, un processus thérapeutique familial doit s’enclencher, c’est-à-dire un mouvement collectif par lequel famille et soignants entrent en résonance. Ce processus débute, nous l’avons vu, par une synchronisation de ces deux collectifs. Un temps partagé se trouve alors constitué. Le décalage que l’équipe s’efforcera de maintenir transforme ce temps partagé en champ d’expérimentation vitale. Chaque trajectoire, personnelle et collective, se trouve réinterrogée dans son dynamisme. Des consignes spécifiques sont données aux proches afin qu’ils vérifient que leur implication vitale auprès du patient peut aider ce dernier à réduire ses efforts de rupture avec l’ambiance, c’est-à-dire qu’ils peuvent porter pour lui le facteur de limitation qui lui fait défaut. En d’autres termes, ils perçoivent progressivement qu’ils peuvent demeurer en relation avec le patient autrement qu’en s’adaptant à son mode de fonctionnement. Plus encore, ils vérifient que ce dernier peut au contraire évoluer et se rapprocher de leur propre fonctionnement. De cette manière, la famille peut remettre en mouvement sa trajectoire propre qui, en quelque sorte, servira d’axe à l’élan personnel du patient et permettra à ce dernier de lutter plus efficacement contre le processus schizophrénique.
Revenons une dernière fois à la famille Ressac. Une des consignes données aux parents a été de fixer une règle définissant un temps de partage imposé à Camille. Notre idée était la suivante : en imposant cette règle, les parents allaient constater qu’en s’impliquant sur un plan vital (ici, l’autorité parentale dans ce qu’elle a d’arbitraire, donc d’irrationnel), ils pouvaient pousser Camille à se mettre au diapason de leur propre mouvement. Peu importait donc le contenu de la règle, ni d’ailleurs que cela passe par l’établissement d’une règle ; l’important était que les parents s’engagent personnellement auprès de leur fils à travers un mode relationnel privilégiant l’intuition et le dynamisme vital. Pendant un temps, les parents n’ont pu appliquer cette prescription, nous expliquant qu’ils ne se souhaitaient pas adopter vis-à-vis de Camille une position autoritaire. Finalement, la mère a trouvé une solution originale qui permettait d’appliquer l’esprit de notre consigne tout en en contournant la lettre : elle a installé au milieu du salon un billard, objet aussitôt très investi par toute la famille. Pour la première fois depuis longtemps, les Ressac partageaient une activité commune.