Schizophrénie et temps partagé - 6

Le processus schizophrénique

Pour tenter de répondre à cette question, il nous faut tout d’abord revenir sur ce que nous avons dit jusqu’ici de la schizophrénie. En suivant Minkowski, nous l’avons envisagée dans son aspect déficitaire, aspect sur lequel cet auteur insiste d’ailleurs de manière délibérée puisqu’il cherche, dit-il, à déterminer l’essence d’une maladie. Pour cela, il choisit de faire abstraction de tout « ce qu’il y a encore de normal, de vivant dans la personnalité morbide » [8, p. 174]. C’est ainsi qu’il dégage la perte de contact vital avec la réalité comme déficit fondamental de la schizophrénie et insiste sur le caractère processuel de cette affection : au fil du temps, le déficit se creuse et le tableau clinique s’accentue.
Cependant, son œuvre fournit également une esquisse de ce qui permettrait de dépasser cette conception déficitaire de la schizophrénie. Dans Le temps vécu [7], il développe une phénoménologie originale où l’homme est appréhendé dans sa trajectoire de vie plutôt que dans son être. Le point de départ de cette vision dynamique est l’opposition « entre le devenir ambiant et la faculté de vivre sa propre vie » [7, p. 42].
La faculté de vivre sa propre vie se réalise dans ce que Minkowski nomme l’élan personnel et qu’il considère comme une partie intégrante du devenir ambiant : « mon élan personnel me dit, par lui-même, qu’il se trouve dans l’axe d’un devenir bien plus grand et bien plus puissant que lui, et que plus j’affirme mon moi, plus j’affirme un devenir au-dessus de moi » [7, p. 44]. Cet élan jaillit du fond de mon être pour s’élancer vers cet avenir qui me dépasse. Cependant, il ne faut pas s’imaginer qu’il se distingue de mon être, comme s’il se déployait devant moi : je suis cet élan, et si j’ai, par l’introspection, la capacité de me retourner vers mon for intérieur, « cela ne veut point dire découvrir et affirmer ce qui y est déposé, mais en faire jaillir [mon] élan dans toute sa pureté » [7, p. 49].
Venons en maintenant aux rapports entre l’élan personnel et le devenir ambiant.
Tout d’abord, nous possédons la « faculté d’avancer harmonieusement avec le devenir ambiant, tout en nous pénétrant de lui et en nous sentant un avec lui » [7, p. 59] ; c’est, nous l’avons vu, le contact vital avec la réalité, que Minkowski nomme aussi synchronisme vécu.
Celui-ci, en effet, est à la base du « sentiment général de marcher avec le temps » : « C’est non seulement comme une progression générale que nous sentons en nous et en dehors de nous, mais encore comme un rythme unique, commun à nous et au devenir ambiant » [7, p. 63].
Par ailleurs, le synchronisme vécu constitue également le fondement de l’intersubjectivité à travers le phénomène de la sympathie – phénomène que Minkowski décrit en ces termes : « la sympathie ne saurait être instantanée, il y a toujours de la durée en elle, et dans la durée il y a comme deux devenirs qui, en parfaite harmonie, s’écoulent l’un à côté de l’autre. En le faisant, ils se pénètrent d’ailleurs d’une façon si intime qu’au lieu d’admettre l’existence d’un sentiment qui par une sorte de résonnance évoquerait un sentiment analogue chez un autre individu, on serait porté à parler d’un seul sentiment qui, tout en restant un, vient s’intégrer dans deux vies individuelles différentes. Il y a là réelle participation » [7, p. 61]. Pour le dire en d’autres termes, la relation intersubjective est ici conçue comme la rencontre de deux trajectoires personnelles qui, vibrant à l’unisson, engendrent ce que je propose d’appeler un mouvement collectif. Celui-ci correspond à un rythme commun qui réunit et porte les deux individus le temps de cette rencontre. En outre, on peut penser que ce mouvement collectif ne se limite pas aux moments passés ensemble, et qu’il imprime à chaque élan personnel une inflexion particulière, une modification de trajectoire qui perdurera d’une manière ou d’une autre au-delà de la rencontre.
Le contact vital avec la réalité permet donc à l’élan personnel de demeurer en harmonie avec le devenir ambiant. Mais d’un autre côté, cet élan personnel risquerait à tout moment de se dissoudre dans les flots du devenir s’il ne comportait en lui-même un « facteur de limitation » : par celui-ci, mon élan personnel se détache de l’ambiance pour que je puisse mener à bien ce vers quoi je tends. Ce faisant, je me coupe en partie de certains événements qui auraient pu m’être positifs, mais me protège également de bien des heurts de la vie. Bien entendu, il ne s’agit pas ici d’une attitude que j’aurais à adopter par rapport à ces événements : c’est justement parce que je suis emporté par mon élan que survient cette limitation de mon implication dans l’ambiance. Le facteur de limitation ne correspond donc pas à un élément extérieur à l’élan qui viendrait en quelque sorte le border ; il en constitue une propriété intrinsèque, un facteur cinétique lié à la dynamique même de l’élan vital.
Qu’en est-il maintenant du rapport entre ce facteur de limitation et le contact vital avec la réalité ? Au fil de son analyse, Minkowski semble évoluer dans sa conception de ce rapport.
Dans un premier temps, il conçoit le contact vital avec la réalité comme ce que nous vivons au plus près dans le phénomène du repos. Lorsque je me détends, je suspends en effet un temps mon élan personnel et la tension qu’il implique ; je me laisse porter par le devenir ambiant. Je deviens, pourrait-on dire, un pur contact vital avec la réalité. Ce dernier s’oppose alors au facteur de limitation en ce qu’il vient, d’une certaine manière le suspendre. Si le contact vital avec la réalité manque, seul demeure le facteur de limitation ; celui-ci emprisonne l’élan personnel qui se trouve coupé de la réalité. Nous retrouvons ici la schizophrénie conçue comme perte du contact vital avec la réalité.
Mais l’auteur aborde ensuite une seconde possibilité : contact vital et facteur de limitation s’enchevêtrent et s’interpénètrent à un point tel que l’un ne saurait être conçu sans l’autre. L’élan personnel ne peut pas se suspendre complètement pour goûter à l’harmonie du contact vital avec la réalité ; il demeure toujours un certain degré de limitation. Le contact vital, de son côté, n’est pas un état que pourrait atteindre l’élan personnel, il l’accompagne tout au long de sa course ; il « sert de support et de point de mire à l’élan, mais ne peut point être créé par lui » [7, p. 71].
Dès lors, le principe de limitation apparaît comme la limite même du contact vital, c’est-à-dire comme cette frontière à partir de laquelle on peut dire, à un moment donné du déploiement de l’élan personnel, que celui-ci est justement mon élan personnel et non une part quelconque du devenir ambiant. Lorsque je poursuis une activité, je me coupe de l’ambiance pour me concentrer sur mon but ; cette limite se resserre et mon élan, pourrait-on dire, se focalise. Quand au contraire je me repose, j’embrasse une part plus importante du devenir ambiant ; cette limite se dilate et mon élan se déploie. Contact vital et principe de limitation constituent l’envers et l’endroit, ou plus précisément deux directions opposées du même phénomène.
Minkowski ne reviendra pas en arrière pour réinterroger sa théorie de la schizophrénie à la lumière de cette seconde conception. Nous allons voir que cette dernière ouvre pourtant de nombreuses perspectives.

Arrêtons nous un instant sur ce que décrit Pierre, un jeune schizophrène que j’ai suivi pendant deux ans dans le cadre d’entretiens individuels. Lors de nos premières rencontres, ce patient ressemble beaucoup à Camille : c’est un jeune homme poli, effacé, toujours un peu distant ; il ne présente pas de symptômes franchement évocateurs d’un processus schizophrénique. Plus d’un an s’écoule avant qu’il ne me confie le détail de son expérience vécue. Il partage alors son temps entre sa chambre et un hôpital de jour pour adolescents.
A l’hôpital et sur les trajets, Pierre perçoit la présence des autres comme une menace : « J’aimerais être invisible, dit-il. On me regarde, on me fait des remarques, ça me blesse ». Pour se protéger, il s’efforce de présenter une expression impassible, un regard dur, et reste le plus souvent muet ; « mon image, c’est mon armure » précise-t-il, avant d’ajouter : « le problème c’est que ça enferme ». Souvent, il se « déconnecte des autres » et s’adonne à la rêverie : « Je me sens bien dans mes pensées, c’est chez moi, c’est mon refuge… Parce que pas dire un mot de la journée, c’est dur ! ». Tout son séjour dans le monde extérieur se trouve dominé par cet effort pour tenir les autres à distance.
Dans sa chambre, il se sent plus à l’abri. Pour autant, les heures qu’il y passe ne correspondent pas à du repos. Il a, dit-il, un travail : « Il y a à résoudre le bordel et les émotions négatives qui viennent de l’extérieur, qui me polluent dans ma tête ». Il finit par me confier qu’il crée un monde « qui est celui-là mais interprété, défini par des règles cachées qui existent dans ce monde et que j’ai découvert… Des lois, que j’ai nommées mais que j’ai codées pour ne pas qu’on puisse les lire ». Il avait d’ailleurs toujours affirmé, comme un trait d’humour, qu’il souhaitait devenir « maître du monde » – expression qui prend ici une toute autre coloration. Voici les premières règles qu’il a nommées :
1.    Ce que l’homme est
2.    Ce que l’homme fait
3.    Ce que l’homme a fait
Au moment où il m’en parle, il est en train de travailler, m’explique-t-il, sur la quatrième :
4.    Ce que l’homme va faire
Il raconte son projet ainsi : « Je vais trouver toutes les voies envisageables que peut prendre un homme. A partir d’un caractère et d’un vécu on peut estimer vers quelle voie va se diriger la personne ». Il accompagne ces règles d’une « représentation en couleur dans sa tête ».
Un jour, Pierre se présente extrêmement angoissé à ma consultation. A l’hôpital de jour, il a été pris à parti par un autre adolescent et n’a pu réagir : « Les yeux me piquaient, je ne tenais pas en place… Dans cet état je suis une proie facile… J’essaye de tenir un visage… Mon seul moyen de défense, c’est mes yeux noirs… J’ai failli perdre mon image… On pouvait défoncer cette image ». Il refusera alors de retourner à l’hôpital de jour.
Que constatons nous ? Pierre ne semble pas souffrir d’une perte du contact vital avec la réalité, mais plutôt d’une perte du facteur de limitation ; son élan personnel est sans cesse menacé de se confondre avec le devenir ambiant. Ainsi, les « émotions négatives » qu’il rencontre s’installent directement « dans sa tête ». Lorsqu’il se trouve dans le monde extérieur, il lutte pour ne pas se trouver envahi : son « image », visage fermé et regard dur, correspond à un effort pour restaurer une limitation avec l’ambiance. De même, Pierre ne peut se laisser aller au repos dans sa chambre ; il se trouve aussitôt emporté par les flots du devenir jusqu’à embrasser l’avenir du monde entier. Son « travail », merveille de rationalisme morbide, lui permet de ramener ce devenir trop vaste à l’échelle d’une construction intellectuel maîtrisable. En demeurant le maître d’un monde de règles et de couleurs, il dégage son élan personnel du monde ambiant qui menaçait de l’engloutir.
Selon moi, la perte de contact avec la réalité résulte donc d’un effort de rupture par lequel le schizophrène tente de restaurer une limitation avec l’ambiance. Si déficit il y a, celui-ci porte alors sur le facteur de limitation – mais celui-ci est avant tout, nous l’avons vu, un facteur cinétique, lié à la dynamique de l’élan vital. Ceci dit, cette conception n’invalide en rien les observations cliniques de Minkowski. Je pense que celles-ci se situent simplement en un temps différent de la progression du processus schizophrénique. Ses patients présentaient en effet le plus souvent une longue évolution des troubles, ce que favorisait d’ailleurs le contexte asilaire de l’époque.
L’exemple de Pierre nous montre que les jeunes schizophrènes mobilisent l’intelligence et les facteurs spatiaux comme des ressources. Ils cherchent ainsi à tenir à distance ce qui se donne dans l’intuition et le temps vécu, à savoir le devenir ambiant pour ainsi dire à l’état pur. Il paraît cohérent de penser que Minkowski, en relevant « une déficience de l’intuition et du temps vécu et une hypertrophie consécutive de l’intelligence et des facteurs d’ordre spatial », constate les conséquences de cette stratégie. Celle-ci a bien réussi à restaurer une certaine limitation avec l’ambiance, mais au prix d’un détachement de tout ce que l’intuition peut offrir à travers le contact vital avec la réalité.