Schizophrénie et temps partagé - 5

Schizophrénie et ambiance familiale

Lorsque les parents de Camille nous l’amènent pour la première fois, ils semblent bien loin de l’idée que leur fils puisse souffrir de schizophrénie. Le fait qu’il vive depuis deux ans chez eux sans rien faire ne les préoccupe pas en soi : « nous ne sommes pas pressés ; il partira quand il se sentira prêt ». S’ils s’inquiètent de son repli, c’est avant tout parce qu’ils pensent, avec douleur, que Camille ne veut rien partager avec eux. Tous deux trouvent que leur fils est un jeune homme extrêmement intéressant, qui connaît beaucoup de choses, et ne comprennent pas qu’il ne les fasse pas profiter de son savoir. La mère explique comment elle tente de partager du temps avec lui en allant dans sa chambre pour discuter ou en lui proposant des activités communes, mais en vain : Camille ne réagit pas et refuse poliment ses sollicitations. Le père insiste également sur cette notion de partage : « s’il en manque un, on ne peut pas parler de vie de famille ». Nous remarquons pendant cet entretien que les parents s’adressent essentiellement à leur fils et prennent un plaisir visible aux conversations qui s’ensuivent. Nous apprendrons plus tard que de telles conversations n’ont jamais lieu en dehors de notre présence. En quelque sorte, ils profitent de l’entretien pour partager un peu de temps avec lui, et donnent à cette occasion l’image de personnes plutôt complices.
Nous retrouvons ici cette fascination que j’évoquais tout à l’heure à propos des parents de Noé. S’y associe également ce que nous avons vu constituer l’autre versant de la minimisation de la différence psychotique, à savoir la minimisation des troubles. A un moment donné, Camille déclare penser qu’il est fou : « Je ne sors plus, je ne fais rien, vous voyez bien que je ne suis pas normal ! ». La mère sursaute, regarde son mari ; celui-ci réplique aussitôt : « tu es marginal, ça ne veut pas dire que tu es fou ! ».
Cependant, cette minimisation des troubles est à relativiser. Ainsi, après deux entretiens avec Camille et ses parents, nous décidons de convoquer les parents seuls. J’annonce à ces derniers que la situation de leur fils témoigne d’un processus pathologique qu’il convient de traiter afin d’enrayer son évolution. M’attendant à ce qu’ils aient du mal à accepter cette idée, je leur propose d’arrêter là notre suivi afin de les laisser réfléchir. Ils pourront nous rappeler lorsqu’ils se sentiront prêts à envisager des soins. Le père me répond alors : « nous savons bien que notre fils est malade. Nous pouvons commencer dès maintenant ».
Lors de l’entretien suivant, en présence de Camille, nous mettons en place une prise en charge qui associe un traitement médicamenteux, des entretiens médicaux sur notre structure, et des visites infirmières à domicile. Nous faisons un arrêt de travail à la mère afin qu’elle puisse rester auprès de son fils.
Par ce dispositif, nous allons progressivement découvrir le fonctionnement de la famille Ressac dans son ensemble – même si nous ne rencontrerons ni le frère aîné, ni la sœur cadette de Camille.
Les parents forment un couple sympathique qui donne une impression de grande complicité. Ils nous apprennent qu’ils se sont rencontrés très jeunes et vivent ensemble depuis 33 ans « sans heurts ni conflits ». L’absence de conflit semble d’ailleurs la règle dans cette famille. Seul Camille s’autorise parfois quelques critiques, mais toujours avec bienveillance. Les parents soulignent qu’ils ont toujours répugné à s’imposer aux enfants de manière autoritaire, préférant recourir à la raison – raison qui paraît ainsi régir la totalité des échanges de la famille.
Ils vivent dans une maison agréable bien qu’un peu sombre ; les pièces sont aménagées et décorées avec goût dans des tons chauds. Pourtant, il s’en dégage une impression peu chaleureuse, sans vie. Les infirmiers qui font cette observation lors des visites auront du mal à se l’expliquer. Cette sensation est sans doute liée à l’ordre trop implacable qui règne dans cet intérieur : tout y rangé, à sa place. Mais, il s’agit avant tout d’une ambiance particulière, saisie intuitivement. Toujours est-il que l’aménagement de cette maison revêt une grande importance pour les parents qui lui consacrent beaucoup de temps. Ils nous expliquent changer régulièrement la décoration et la disposition des pièces. D’ailleurs, lorsque nous leur demandons d’aider Camille à sortir plus souvent de sa chambre, leur première idée est de refaire cette pièce de manière à ce qu’il ne puisse plus jouer à l’ordinateur tout en restant sur son lit.
Nous aurons peu accès à l’histoire de la famille, dimension à laquelle notre équipe porte pourtant une attention particulière. Comme le résume un collègue : « dans cette situation, nous sommes restés dans le présent ». Les quelques fois où nous avons abordé le passé familial, les réponses ont le plus souvent été laconiques, fragmentaires, ne permettant pas d’établir de liens entre elles. Plus surprenant encore, les événements actuels sont évoqués incidemment, comme s’ils ne concernaient pas vraiment la famille. Par exemple, des infirmiers apprennent lors d’une visite que la mère de monsieur Ressac est décédée deux jours auparavant ; une autre visite avait pourtant eu lieu la veille, sans que le sujet ne soit abordé.
Ainsi, il se dégage de cette famille un sentiment de temps suspendu, détaché du passé et des événements extérieurs. Chacun vaque à ses occupations sans faire de vague, et sans empiéter sur l’espace du voisin. Comme le dit Camille : « dans cette famille, on est proche mais chacun est isolé ». Les repas illustrent bien cette situation : ils ne mangent jamais ensemble, et chacun a son lieu de collation : le père devant la cheminée, la mère dans la cuisine, la sœur sur le canapé en face de la télévision, le frère dans un autre coin du salon, et Camille dans sa chambre.

Au fur et à mesure de cette description, nous voyons se dessiner un parallèle troublant entre le fonctionnement de cette famille et ce que nous avons pu décrire, avec Minkowski, de l’expérience schizophrénique.
Ainsi, les Ressac semblent présenter un rapport au temps très particulier : le présent ne s’y inscrit plus dans la continuité du passé, les événements de la vie surviennent sans qu’ils se sentent impliqués, l’absence de perspective d’avenir de Camille ne représente pas en soi un problème. Le temps, dans sa dimension vivante d’imprévisibilité et de création, se trouve neutralisé.
De plus, nous retrouvons à l’échelle familiale une hypertrophie des facteurs d’ordre spatial. D’une part, nous avons vu que la raison régit tous leurs échanges. D’autre part, l’aménagement de la maison constitue une préoccupation récurrente et chaque objet y occupe une place bien définie. Les modifications de l’espace peuvent même tenir lieu de repères temporels comme l’illustre l’anecdote suivante. Les parents ont eu autrefois un billard qu’ils ont fini par donner car ils n’y jouaient plus. Lorsque nous leur demandons à quel moment cela s’est produit, ils demeurent pensifs. Puis Monsieur finit par répondre : « lorsque nous avons transformé la salle de jeu en chambre ». Nous n’obtiendrons pas plus de précision.
Si nous poursuivons dans cette idée de parallèle entre le fonctionnement de la famille et le processus schizophrénique, nous constatons que le rapport au temps et à l’espace de cette famille semble sous-tendu par une perte de contact vital avec la réalité. Celle-ci permettrait notamment d’expliquer le fait que chacun soit seul, vaquant à ses occupations, et que personne ne s’inquiète outre mesure du repli de Camille. On pourrait même y rattacher l’impression d’absence de vie ressentie intuitivement par les infirmiers dans la maison.

Arrivés à ce point, plusieurs objections semblent s’imposer.
La première consiste à se demander si je n’amplifie pas ici certains traits familiaux finalement assez banals. Les parents, le frère et la sœur ont tous une vie sociale active à l’extérieur ; les comportements qu’ils adoptent à l’intérieur de la maison définissent certes un style de vie familiale, mais pourquoi tirer ce style du côté de la pathologie ?
La deuxième objection s’inscrit dans le prolongement de la première : quand bien même les traits familiaux relevés ressembleraient à certains aspects de l’expérience schizophrénique, ne faut-il pas y voir le fruit d’une coïncidence ?
Vous aurez compris que, si j’ai choisi la situation de la famille Ressac comme fil conducteur de mes réflexions, c’est que cette ressemblance ne me semble ni anodine, ni fortuite. En effet, notre expérience auprès des familles de schizophrène montre qu’on y retrouve fréquemment ce que nous venons de relever dans notre situation clinique : une sensation de temps suspendu et d’immuabilité, une difficulté à situer les événements actuels dans une histoire continue, un recours au raisonnement logique plutôt qu’à l’empathie, etc. Ces éléments confèrent à la rencontre avec ces familles, et notamment lorsqu’elle a lieu à leur domicile, une ambiance particulière qui frappe notre intuition – parfois même à tel point que le diagnostic de schizophrénie nous vient à l’esprit avant d’avoir rencontré le patient.
Mais une troisième objection s’impose aussitôt : une famille n’est pas un sujet, et il ne peut être question de lui appliquer directement une conception issue de l’analyse psychopathologique. A quoi correspond donc cette ambiance que nous percevons dans les familles de schizophrène ?