Schizophrénie et temps partagé - 4

La schizophrénie

Afin de poursuivre nos réflexions, nous allons maintenant nous focaliser sur la schizophrénie et nous demander si la spécificité clinique de cette pathologie correspond à un mode particulier de relation à celui qui en est atteint. Une nouvelle situation, celle de la famille Ressac, nous servira de fil conducteur.
Camille Ressac est un jeune homme de vingt-trois ans. Après plusieurs échecs scolaires et une rupture progressive de ses liens amicaux, il vit depuis deux ans dans sa chambre. Il n’en sort quasiment plus, si ce n’est pour de brèves incursions dans la maison (par exemple afin d’aller se chercher un plateau-repas). Il consacre le plus clair de son temps aux jeux en réseau, à surfer sur Internet et à regarder Arte pour, dit-il, « être moins con ».
Au cours des différents entretiens, le tableau clinique apparaît pauvre. Seuls quelques symptômes sont relevés : outre le repli autistique, nous observons une perte de l’élan vital (Camille déclare avec détachement qu’il fait « la grève de la vie ») et une froideur affective (la mère nous rapporte par exemple qu’elle s’est effondrée en larmes dans sa chambre sans qu’il manifeste la moindre réaction). Deux éléments peuvent évoquer un sentiment de persécution : Camille d’une part refuse de se rendre dans le jardin « à cause du regard des voisins », et d’autre part nous déclare : « à l’hôpital, on peut attraper des saloperies ». On ne repère cependant pas de délire plus explicite. Enfin, le patient ne présente aucun trouble du cours de la pensée.
En revanche, l’analyse de l’expérience vécue par Camille s’avère beaucoup plus contributive en révélant un mode d’être très particulier.
Considérons tout d’abord ses préoccupations. Camille nous dit s’intéresser à la nature, à l’environnement ; il s’inquiète beaucoup des menaces que l’activité humaine fait peser sur l’avenir de notre planète. Il pense que l’Homme est en train de perdre son identité, et que seul un « retour à la Nature » peut espérer le sauver. Lui-même aimerait vivre plus proche de la nature, dans « un environnement plus sain ». Bien sûr, ces propos n’ont en soi aucun caractère pathologique, et se rapprochent d’ailleurs d’une contestation écologique très à la mode en ce moment. Cependant, nous sommes frappés par leur caractère purement théorique. Comme le souligne le père, vivre à la campagne, en adéquation avec la nature, constitue un projet qui peut tout à fait être réalisé, mais Camille ne cherche pas à s’en donner les moyens. Il y pense, sans que jamais cette pensée puisse s’ancrer dans une démarche concrète. Plus encore, nous avons le sentiment, lorsqu’il en parle, de voir défiler devant nous des idées abstraites, détachées, dans lesquelles il ne parvient pas à s’impliquer personnellement : sa voix reste posée, son expression ne s’anime pas, il n’insuffle aucune passion dans ses propos.
On peut d’ailleurs se demander si ces préoccupations ne servent pas, d’une certaine manière, à justifier son immobilisme actuel, comme semble l’indiquer le dialogue suivant :
Le père : Qu’est-ce que tu attends pour réaliser tes projets ?
Camille : J’attends que le monde change…
Moi : Quand est-ce que le monde va changer ?
Camille : Oh,  dans cent ans, peut-être…
Le père : Mais tu ne seras plus là dans cent ans !
Camille ne poursuivra pas sur ce sujet, se contentant d’un sourire énigmatique.
Nous retrouvons cette distance, ce détachement dans toutes les relations de Camille : même s’il se montre poli et attentif, nous avons le sentiment qu’il le fait de manière mécanique, sans véritablement s’impliquer. Spontanément, il parle peu. Lorsque nous lui en demandons la raison, il répond : « Je n’aime pas parler pour ne rien dire ; comme je suis hors circuit de la vie sociale, je n’ai rien à dire ». Pour lui, la relation à l’autre n’a de sens et d’intérêt que si les gens sont « compétents ». Nous sommes pourtant frappés, lors de différentes discussions sur le fonctionnement familial, de la pertinence de son point de vue ; comme le résumera un infirmier de notre équipe : « il a bien analysé ce qui se passe dans cette maison ». Mais là encore, cette analyse est celle d’un spectateur impartial, quoi que bienveillant, et non celle d’un membre de la famille, comme si aucune affection ne liait le jeune homme à ses proches.
Cette description de l’expérience vécue par Camille évoque fortement les analyses phénoménologiques de Minkowski dans son ouvrage intitulé La schizophrénie [8]. Il me paraît important d’en résumer ici certains aspects avant de poursuivre notre propos.
Pour Minkowski, le trouble essentiel de la schizophrénie est la « perte de contact vital avec la réalité ». Il écrit : « le contact vital avec la réalité vise le fond même, l’essence de la personnalité vivante, dans ses rapports avec l’ambiance ». Cette ambiance « est ce flot mouvant qui nous enveloppe de toutes parts et qui constitue le milieu sans lequel nous ne saurions vivre. Les "événements" en émergent comme des îlots, ils viennent ébranler les fibres les plus intimes de notre personnalité, la pénètrent. Et celle-ci de nouveau les fait siens, vibre, comme une corde tendue, à l’unisson avec eux, s’en pénètre à son tour et, en y joignant les facteurs dont se compose sa vie intime, réagit d’une façon personnelle (…) » [8, p. 83]. La perte de ce contact avec l’ambiance est justement ce que Minkowski situe comme point central de l’expérience du schizophrène. Ce dernier, dit-il, a perdu « cette fibre sensible qui nous permet de vibrer à l’unisson avec nos semblables, qui nous rattache à la personnalité intime de chacun d’eux, qui nous permet de la pénétrer et de nous sentir un avec elle » [8, p. 114]. {note 2}
Afin de préciser la notion de perte de contact vital avec la réalité, Minkowski s’appuie sur la philosophie de Bergson qu’il résume ainsi : « Bergson oppose deux principes dans la vie. L’intelligence et l’intuition, le mort et le vivant, l’immobile et le fluant, l’être et le devenir, l’espace et le temps vécu, sont les divers aspects sous lesquels se manifeste cette opposition fondamentale. Ces deux aspects forment pourtant un tout harmonieux. Chacun d’eux, incapable d’assurer à lui seul l’existence de l’individu, vient compléter l’autre en limitant en même temps (…) son champ d’action ». Pour Minkowski, la schizophrénie peut se décrire comme une rupture de cette harmonie entre les deux aspects de la vie. On y observe « une déficience de l’intuition et du temps vécu et une hypertrophie consécutive de l’intelligence et des facteurs d’ordre spatial » [7, p. 255].
Précisons quelque peu la conception de Bergson. Celui écrit : « L’intelligence (…) a pour objet principal le solide inorganisé. Elle ne se représente clairement que le discontinu et l’immobilité. (…) De là son étonnement quand elle se tourne vers le vivant. (…) Justement parce qu’elle cherche toujours à reconstituer avec du donné, l’intelligence laisse échapper ce qu’il y a de nouveau à chaque moment d’une histoire. Elle n’admet pas l’imprévisible. Elle rejette toute création. Ainsi concentrée sur ce qui se répète, uniquement préoccupée de souder le même au même, l’intelligence se détourne de la vision du temps » [cité in 8, p. 89]. Pour le philosophe, l’intuition permet au contraire d’être aussitôt à l’aise dans ce que l’intelligence peine à saisir, et notamment le temps vécu.
A travers de nombreux exemples, Minkowski montre combien cette distinction se révèle pertinente sur un plan clinique.
D’une part, le schizophrène vit le temps d’une manière bien particulière. Il connaît la date, mais « n’en fait plus usage d’une façon appropriée aux exigences ambiantes » ; il évoque des souvenirs, mais ceux-ci demeurent isolés ; il fait des projets, mais n’arrive pas à s’y tenir dans la durée. La continuité du temps que nous vivons de manière intuitive lui échappe. Plus encore, son élan personnel semble s’épuiser progressivement, comme si un « statisme morbide » l’envahissait – jusqu’à ces états terminaux où les patients paraissent inertes, passifs, parfois seulement animés de stéréotypies « qui, au fond, ne sont qu’un éternel recommencement, sans progression aucune » [8, p. 100].
D’autre part, « le schizophrène, privé de la faculté d’assimiler tout ce qui est mouvement et durée, tend à construire son comportement [à partir] de facteurs et de critères dont le domaine propre, dans la vie normale, est uniquement la logique et les mathématiques » [8, p. 104]. Il présente ainsi ce que Minkowski nomme une « pensée spatiale » et décline en « rationalisme » et « géométrisme morbide ». Le rationalisme morbide correspond à une attitude où la réflexion logique prime sur l’implication vitale. Le malade élabore des principes abstraits auxquels il cherche ensuite à se conformer en toute circonstance ; il construit un cadre théorique dans lequel il tente de faire entrer le monde. Le géométrisme morbide consiste quant à lui en une préoccupation démesurée pour tout ce qui a trait à la symétrie, à la disposition dans l’espace. Ainsi, un patient de Minkowski lui déclare : « Je cherche l’immobilité. Je tends au repos et à l’immobilisation. J’ai aussi en moi la tendance d’immobiliser autour de moi la vie. J’aime pour ça les objets immuables, les caisses et les verrous, les choses qui sont toujours là, qui ne changent jamais. La pierre est immobile, par contre la terre se meut ; elle ne m’inspire aucune confiance. J’attache de l’importance seulement à la solidité. Le train passe sur un remblai ; le train n’existe pas pour moi, je veux seulement construire le remblai » [8, p. 120].
Revenons à l’expérience vécue de Camille. Nous voyons maintenant en quoi elle se rapproche des analyses de Minkowski. La notion de perte de contact vital avec la réalité rend bien compte de tout ce que nous avons décrit en termes de détachement et de manque d’implication. Même si la pensée spatiale de Camille ne prend pas la forme caractéristique du rationalisme ou du géométrisme morbide, elle se laisse néanmoins percevoir dans la tendance du jeune homme à l’abstraction et l’analyse désincarnée. Sans doute une observation plus poussée à l’occasion d’entretiens individuels permettrait d’y ajouter d’autres éléments.

Note 2 : Notons que Minkowski distingue cette perte de contact avec la réalité de la notion d’autisme forgée par son maître Bleuler. Ce dernier appelle autisme le « détachement de la réalité, accompagné d’une prédominance relative ou absolue de la vie intérieure » [cité in 7, p. 145]. Minkowski souligne : « "Réalité" est loin d’être synonyme de "monde extérieur" et il paraît erroné, en conséquence, de vouloir assimiler à tout prix la perte de contact avec la réalité à l’intériorisation » [7, p. 159]. Autrement dit, le schizophrène peut tout à fait demeurer tourné vers l’extérieur et y déployer une activité. Cependant, il s’absorbera complètement dans cette activité et demeurera indifférent à tout ce qui peut survenir autour de lui. Il s’est détaché de cette réalité mouvante de la vie que constitue l’ambiance, sans qu’il soit ici question de prédominance de la vie intérieure.