Schizophrénie et temps partagé - 3

Le sujet comme enjeu

Revenons donc à notre première rencontre avec Noé, ou plus exactement avec ses parents que nous recevons dans nos locaux. Une semaine auparavant, ils avaient réussi à convaincre Noé de les accompagner aux urgences générales de Versailles. Il y avait rencontré le psychiatre de garde qui lui avait déclaré : « vous êtes délirant et incohérent » et avait préconisé une hospitalisation. Noé s’y est opposé, les parents ont refusé de signer une demande d’hospitalisation sous contrainte. Le psychiatre a alors donné à Noé un comprimé d’un neuroleptique et la famille est rentrée à son domicile. Noé a très mal supporté à la fois la déclaration du médecin et le traitement. Depuis, il refuse de voir des psychiatres.
Les parents nous expliquent ne plus savoir quoi faire pour l’aider : malgré leurs sollicitations, il vit cloîtré chez eux depuis plusieurs mois, sans aucun contact avec le monde extérieur. Au fur et à mesure de l’entretien, nous parvenons à reconstituer le parcours suivant :
-    Cinq ans auparavant, Noé est brusquement rentré des Etats-Unis où il aurait dû séjourner six mois ; les parents ont alors pensé à une « dépression » mais Noé n’a pas consulté et a réussi à reprendre ses études à la fac d’anglais.
-    Noé a ensuite vécu en collocation avec sa sœur et son copain ainsi qu’un autre couple d’amis. Tout en poursuivant ses études, il travaillait comme vendeur à la Fnac. Les parents rapportent une grande méfiance, le sentiment d’être surveillé à son travail (il pensait notamment qu’on lui envoyait de faux clients pour le tester) ainsi que des accès de colère importants.
-    Il y a deux ans, Noé est rentré chez ses parents et s’est inscrit au CAPES d’anglais. Ce fut un échec retentissant. Il expliquera à sa mère avoir eu, lors d’un cours en amphithéâtre, un « flash », révélation par laquelle il a brusquement compris que les gens pouvaient communiquer par la pensée.
-    Depuis l’échec au CAPES, il y a six mois, il vit replié chez ses parents, terrifié par le monde extérieur qu’il perçoit comme menaçant.
En tant que psychiatre, ce parcours m’évoque assez rapidement le déploiement d’un processus schizophrénique. Le récit des parents semble en effet témoigner d’un repli autistique progressif ainsi que d’un vécu délirant de plus en plus envahissant. D’après les repères chronologiques fournis, on peut penser que ce processus schizophrénique évolue depuis près de cinq ans.
Pourtant les parents, et notamment le père, ne paraissent pas convaincus du caractère pathologique de ce que vit leur fils. Il y a là un décalage étonnant entre ce que l’on peut imaginer de l’état clinique du patient et ce que les parents semblent en percevoir. Notre étonnement grandira encore lorsque nous rencontrerons Noé, quelques jours plus tard, à l’occasion d’un entretien à domicile : ce jeune homme est manifestement halluciné et présente des perturbations importantes du cours de la pensée ; on ne peut rester à son contact sans éprouver rapidement un sentiment d’étrangeté radicale. Comment les parents, qui vivent tous les jours auprès de leur fils ces mêmes manifestations, peuvent-ils ne pas en prendre la mesure ?
Une telle question n’a rien de spécifique à la famille de Noé, et se pose régulièrement lorsque l’on rencontre l’entourage de patients schizophrènes.
Elle a depuis longtemps été repérée dans le champ psychanalytique où l’on considère que la réaction des parents résulte d’un mécanisme de défense particulier, le déni. Cette même question a également été à l’origine des premières théories systémiques : celles-ci décrivent un phénomène d’ajustement réciproque entre les troubles du patient et les attitudes de son entourage, les uns et les autres concourrant au maintien d’une homéostasie, c’est-à-dire d’un équilibre par lequel la famille parvient malgré tout à continuer de fonctionner.

A ma connaissance, seul Tatossian a abordé cette question de l’homéostasie d’un point de vue phénoménologique. Dans un article intitulé « Famille et institution : le sujet comme enjeu » [14], il souligne que l’institution psychiatrique manifeste, vis-à-vis du patient psychotique, la même ambiguïté que le groupe familial : si, officiellement, le but est d’amener le patient à l’autonomie, « cette tâche est tout autant et peut-être même plus prioritairement de maintenir la cohésion du groupe et son homéostasie que risque de perturber le sujet ». Or, il ne s’agit pas ici de n’importe quel sujet, mais d’un sujet psychotique, qui « pose le problème de l’identité humaine dans sa globalité et ce faisant l’affecte d’une incertitude radicale ». Aussi, les proches comme les soignants éprouvent à son contact « la fragilité de ce qui est sujet en eux ». Ce que Tatossian nomme « la minimisation de la différence psychotique » constitue alors un moyen de défense mis en place par les proches afin de parer au danger que représente, pour leur propre subjectivité, la faillite subjective du patient. Les soignants, quant à eux, parviennent aux mêmes fins soit en « déclassant [la psychose], sous le nom de maladie, hors de la condition humaine ordinaire », soit en recourant à la « banalisation professionnelle ».
Ces réflexions resituent à un niveau existentiel ce que la psychanalyse décrit en terme de mécanisme de défense psychologique et ce que la systémie aborde à un niveau communicationnel. Elles permettent de mieux comprendre l’attitude des parents de Noé : en minimisant les troubles de leur fils, ils luttent contre le vacillement de leur propre subjectivité à son contact.
Mais la « minimisation de la différence psychotique » ne se résume pas à la « minimisation des troubles ».
Certes, ces deux formules semblent se confondre si l’on considère le discours que les parents nous adressent : ceux-ci nous ont présenté un tableau moins inquiétant que celui que nous constatons. Cependant, c’est plutôt l’attitude des parents envers le patient que vise Tatossian. Qu’en est-il dans notre situation clinique ?
Comme j’y faisais allusion tout à l’heure, le père passe de longues heures à discuter avec Noé. Chaque fois que celui-ci tient un propos incohérent, il l’interrompt et lui demande de s’expliquer. Chaque fois que son discours se déconnecte de la réalité, il argumente point par point pour tenter de le ramener à la raison. Noé ne se laisse d’ailleurs pas démonter par ses arguments, et leur conversation prend souvent des allures passionnées – au point, nous confie la mère, qu’ils ont récemment failli en venir aux mains. Dans la relation à son fils, le père ne minimise donc pas toujours ses troubles. Lorsque ceux-ci se déploient dans le champ de la raison, il les repère avec la plus grande vigilance et lutte à sa manière contre eux. Pour ce faire, il s’implique de tout son être.
De même, la mère multiplie les tentatives de contact avec Noé : elle lui prépare ses plats préférés, l’invite à passer du temps avec elle dans le jardin, cherche à le convaincre d’accepter l’aide de professionnels, etc. Nous voyons qu’elle aussi s’implique très fortement auprès de son fils, cherchant à l’aider dans son mal-être.
Plus encore, nous avions constaté lors du premier entretien que les parents semblaient véritablement fascinés par leur fils, admirant « la richesse de sa réflexion » (disait le père) et « sa très grande sensibilité » (notait la mère).
Nous voyons que la « minimisation de la différence psychotique » mise en lumière par Tatossian, ne peut se réduire à une « minimisation des troubles ». Si le problème du psychotique est bien le problème central de toute condition humaine en ce qu’il pose le « sujet comme enjeu », la réaction de ceux qui s’y confrontent n’est pas univoque. On peut vouloir se défendre de la fragilisation qu’il induit ; mais on peut aussi se trouver fasciné par ce qu’il dévoile de notre propre humanité. D’ailleurs, ne sommes-nous pas, nous-mêmes, en tant que soignants ou en tant que philosophes, fascinés par la psychose justement par ce qu’elle révèle de la fragilité de ce qui est sujet en nous ?