Schizophrénie et temps partagé - 2

L'approche systémique

Le courant des thérapies familiales systémiques, qui s’est développé depuis les années 1960, s’attache quant à lui à considérer les troubles du patient depuis une perspective intersubjective [1, 2]. Là aussi, une conversion du regard est proposée au psychiatre. Le symptôme n’est plus l’attribut d’un individu – qu’il soit le reflet de sa maladie ou l’expression de sa Présence humaine –, mais est appréhendé comme une forme de communication, un message adressé à l’entourage. Ce message tire son sens du contexte dans lequel il surgit. Aussi, le thérapeute apprendra-t-il à ne plus penser : « le patient est délirant » mais constatera : « il se montre délirant », et se demandera : Quand ? Avec qui ? Dans quel but ?
Nous rencontrons Noé, un schizophrène de vingt-six ans, avec ses parents. Il participe activement à la conversation sans présenter le moindre élément délirant. Mais, dès que l’on aborde la question de ses échecs scolaires et professionnels, il se met à développer des thèmes de persécution auxquels se mêlent des préoccupations au sujet d’une « mission » dont il se sent investi. L’attitude systémique consistera à dépasser le sentiment d’étrangeté qui envahit le thérapeute à ce moment-là afin de proposer une hypothèse relationnelle de ce comportement : par exemple, que le malade montre à ses parents combien il souffre de ne pas avoir été à la hauteur de leurs attentes et peine à trouver sa place dans une famille où tous les membres ont réussi des études brillantes.
En outre, la systémie considère que les troubles du patient ont une fonction pour les membres de l’entourage. Le psychiatre s’interrogera alors sur ce que ces troubles permettent et sur ce qu’ils empêchent au sein de la famille.
Ainsi, on constate que le sentiment de persécution de Noé se traduit souvent, dans son discours, par une charge virulente contre notre société : nous vivons dans un mode décadent et perverti où les échanges monétaires ont pris le pas sur les valeurs humaines. Ce constat trouve un écho profond chez le père – avec toute l’amertume qu’il peut revêtir chez un homme de cinquante-cinq ans. Cependant, sentant que son fils a « un raisonnement idéaliste, déconnecté de la réalité », il passe de longues heures à discuter avec lui afin de le ramener à une conception moins pessimiste. On peut dès lors faire l’hypothèse que le patient, par son sentiment de persécution, par sa tendance à l’abstraction, et à travers les échanges avec son père, permet à ce dernier de lutter contre son propre pessimisme.
La mère, quant à elle, apparaît bien éloignée des considérations intellectuelles de son mari et de son fils ; c’est une femme émotive et sensible. Pimpante quinquagénaire passionnée d’horticulture et très investie dans la vie associative, elle lutte contre un important vide affectif. En effet, elle a très mal supporté le départ de sa fille aînée de la maison et le décès de sa propre mère, les deux personnes dont elle était le plus proche. Noé lui confie parfois la souffrance que lui causent différentes manifestations hallucinatoires : il sent des « piques » s’enfoncer dans sa peau, des « décharges électriques » traverser son corps, « on » fait sur lui d’horribles expériences. La mère est à son tour obnubilée par cette souffrance, comme si elle la ressentait dans sa propre chair. Dans une perspective systémique, on peut penser que Noé, en se confiant à elle, lui redonne un rôle de soutien maternant et lui permet ainsi de mettre de côté ses propres difficultés.
Si l’on s’intéresse maintenant à la dynamique familiale dans son ensemble, on note que la relation entre les parents apparaît extrêmement conflictuelle. Ils sont en désaccord quant à l’attitude qu’il convient d’adopter vis-à-vis de Noé : le père prône la fermeté, la mère la compassion. Ils s’opposent également sur la priorité actuelle : pour le père, Noé doit trouver un emploi ; pour la mère, les soins psychiatriques s’imposent. Ces divergences donnent lieu à des discussions extrêmement tendues ; nous avons le sentiment qu’elles viennent recouvrir une dissension plus profonde. Aussi peut-on faire l’hypothèse que les troubles de Noé, qui le poussent à rester à la maison et s’opposent à son insertion dans la société, ont pour fonction de maintenir un statu quo. Celui-ci permet à ses parents de ne pas avoir à affronter le nécessaire changement qu’impliquerait son départ, voire même d’empêcher l’implosion du couple qui pourrait s’ensuivre.
La lecture systémique ici proposée ne se situe pas dans une perspective causaliste : il ne s’agit pas de penser que Noé devient malade ou « fait le malade » pour soutenir ses parents. Elle montre simplement que, dans la situation actuelle, les troubles de Noé leur apportent d’une certaine manière un soutien. Ainsi considérés, ces troubles n’apparaissent plus comme une défaillance individuelle que Noé subit passivement mais comme le moyen par lequel il reste activement en relation avec son entourage. Cependant, ce moyen s’avère extrêmement coûteux sur un plan personnel, à la fois en terme de souffrance et d’isolement social. Le même constat peut d’ailleurs être fait à propos du père et de la mère qui apparaissent profondément insatisfaits de ce qu’ils vivent.
La situation actuelle résulte donc des différents moyens que Noé et ses parents ont trouvé pour rester en lien, mais correspond aussi à une impasse dans laquelle chacun se sent prisonnier. Aussi, le travail d’un thérapeute familial consisterait, dans cette situation, à les aider à se remettre en mouvement afin d’atteindre un nouvel équilibre qui permettrait à chacun de regagner un peu de liberté.
Cependant, un tel travail ne présentera un intérêt qu’ultérieurement. En effet, l’état clinique de Noé requiert avant tout une prise en charge psychiatrique. Or, la systémie ne peut être d’aucun secours sur ce plan-là. En effet, en considérant les symptômes comme de simples faits de communication, elle exclut a priori toute possibilité de cerner ce qui fait la particularité de l’expérience vécue par le patient, et à plus forte raison d’y voir l’expression d’une pathologie définie.

Ainsi, l’approche systémique apparaît diamétralement opposée à la perspective phénoménologique : la première, en adoptant une lecture d’emblée intersubjective, se condamne à manquer l’expérience du malade dans sa spécificité ; la seconde, en se centrant sur cette spécificité, butte sur la question de l’intersubjectivité.
J’ai cherché à montrer dans mon mémoire de D.E.A. [4], puis dans ma thèse de médecine [3], comment on pouvait essayer de sortir de cette impasse en s’appuyant sur les travaux de Kimura et de Naudin, ainsi que sur la phénoménologie de Lévinas. Mais plutôt que de vous présenter ici un cheminement théorique trop abstrait, je souhaite partir de quelques situations rencontrées dans le cadre du service E.R.I.C. {note 1} pour montrer ce que cette pratique psychiatrique originale peut nous apprendre sur la question de l’intersubjectivité dans la pathologie mentale.

Note 1 : Le service E.R.I.C. (Equipe Rapide d’Intervention de Crise) est une unité d’urgence psychiatrique présentant, par rapport à un service d’urgence « classique », trois particularités : la durée (jusqu’à un mois), l’implication de l’entourage (entretiens familiaux) et la mobilité (entretiens et visites infirmières à domicile) [11, 12, 15].