Schizophrénie et temps partagé - 1

Introduction

"Il y a des notions qui sont bonnes et pratiques parce qu’elles nous permettent de ranger les faits observés, mais il y en a d’autres qui ne peuvent ne pas être vraies parce qu’elles ouvrent devant nous un champ d’activité nouvelle.

Eugène Minkowski

Substituer le phénomène au symptôme constitue l’un des principaux apports de la phénoménologie à la psychiatrie. Un signe présenté par le patient qui nous fait face n’est plus l’indice d’une maladie à inférer mais la « manifestation d’un caractère d’être de la Présence humaine » [13]. Cette conversion du regard clinique implique que l’on s’attache à décrire comment, chez ce patient, se déploie un être autrement, se révèle une potentialité de la Présence humaine, plutôt que de chercher en quoi son trouble constitue un défaut par rapport à une normalité préétablie.
Cependant, poursuivre ce projet expose sans cesse au risque de retomber dans une conception déficitaire de la pathologie, tel que le suggèrent déjà les expressions « perte de l’évidence naturelle » ou « formes manquées de la présence humaine ». Comme le souligne Naudin, ce risque est d’autant plus élevé que l’on considère la phénoménologie husserlienne ou l’analytique heideggerienne comme une grille existentiale préalable que la pathologie viendrait perturber [9].
La question de l’intersubjectivité dans la psychose apparaît comme le lieu privilégié de ce problème. En effet, les analyses phénoménologiques conduites auprès de ces patients révèlent une « faillite de la constitution d’autrui », c’est-à-dire une incapacité du psychotique à concevoir son interlocuteur comme un alter ego véritable. Or, la psychiatrie phénoménologique cherche à décrire la situation psychiatrique en terme de rencontre intersubjective entre un médecin et son malade. Mais la « faillite de la constitution d’autrui » chez ce dernier n’implique-t-elle pas, de fait, l’impossibilité d’une telle rencontre ?
Devant ce constat, Naudin et Azorin [10] écrivent : « On saisit là une des limites de l’application de la phénoménologie à l’expérience psychiatrique. Cette limite n’est surmontable qu’à la condition de penser l’expérience psychiatrique depuis sa situation primordiale, nécessairement intersubjective, et non pas depuis la position d’observateur extérieur qu’impose trop vite l’activité de théorisation secondaire (…) ».