Traumatisme et famille - 8

Les écueils relationnels de la prise en charge du trauma

Toute personne confrontée à une situation traumatique est à risque d’être prise par des mouvements relationnels liés à la situation. Les membres proches, les thérapeutes pourront être pris par cette spirale relationnelle.

Notre position engagée, au contact de la famille, dans une attention ajustée, pourra être support de résilience pour la famille.

Dramatiser

Les situations traumatiques sont dramatiques par définition. Reconnaître la part dramatique est fondamental. Par exemple, pouvoir dire : «vous avez perdu un être cher, vous venez de vivre un drame, c’est normal d’être bouleversé»… Le risque de la dramatisation est le chaos : «c’est terrible ce que vous vivez, il faut absolument vous faire aider, si j’étais à votre place je ne vivrai plus…» Ou encore : «c’est horrible ce que ma fille a vécu, elle ne s’en remettra pas.»

Banaliser

C’est un autre écueil possible, une forme d’autoprotection à la détresse d’autrui, qui confine au déni. Par exemple : «il ne faut pas exagérer vous n’êtes pas mort, cela va passer, ce n’est qu’un collègue de travail…». Ou encore : «Elle n’est pas blessée». Ce sera à nous de contribuer à éclairer le proche : «certes il n’y a pas de blessure physique, mais il est possible que dans les jours qui viennent il ou elle sera irritable ou au contraire comme replié sur sa douleur, elle ou il aura alors besoin de votre présence consolante».

Eviter

C’est un comportement banal, humain, se protéger de la détresse d’autrui. Nous sommes là pour aider les proches (collègues de travail, amis, familles) à rester en contact avec le traumatisé. Nous pouvons nous-mêmes être atteints par ce mouvement et trouver toutes les bonnes raisons du monde pour ne pas se confronter à la souffrance du trauma.

Etre fasciné

La fascination, là encore, peut atteindre chacun confronté à l’évènement traumatique, la victime, les proches de la victime, l’intervenant CUMP.

La famille confrontée à l’évènement peut être silencieuse, choquée ou curieuse des détails de la scène traumatique. A nous d’être garants, si l’on reçoit la famille, du respect de l’intime. Qu’est-ce qui peut être dit, entendu, par qui, à quel moment ? On ne peut considérer le groupe familial comme un groupe professionnel par exemple, la technique de l’IPPI ne peut s’appliquer à l’identique pour une famille.

Les médias sont pourvoyeurs de traumas secondaires, il est important de conseiller aux familles de les éviter.

Etre pris par la contagion ou organiser les soins

Le trauma fait des vagues, c’est un processus de «ricoché» potentiel. Chacun peut s’identifier à la douleur de la victime, chacun s’élance pour «réparer», ou s’effondrer. Le processus de contagion est d’autant plus intense qu’il est médiatisé, non contrôlé, qu’il s’adresse à des personnes jeunes et vulnérables, qu’il touche un grand nombre de personnes. L’une des fonctions de la CUMP est de protéger les victimes des médias et de parer aux processus de contagion en compartimentant, avec discernement, les types de prise en charge à effectuer.

Une famille a perdu son fils âgé de 16 ans  par suicide. Il s’est pendu dans la propriété familiale. C’est un ami proche qui l’a découvert. Quand le SAMU intervient, les deux familles voisines sont présentes. Il existe une tension relationnelle forte, le silence est pesant. Le binôme qui intervient propose de voir chacune des familles en deux temps différenciés.

La famille voisine, peut alors dire sa colère contre «les parents qui n’ont pas su voir», l’ami qui a découvert le corps est sidéré, une prise en charge est proposée dans notre structure ERIC pour eux, avec le Dr A.

La famille endeuillée par le suicide de leur fils est revue à 24h00 par le Dr B.

Participer à la confusion ou rétablir les fonctions hiérarchique

La situation traumatique nivelle les rapports à l’existence. Face au trauma nous sommes tous égaux. La fusion est un mécanisme groupal normal en cas de trauma. Cela fragilise la position de l’individu, démobilise les fonctions hiérarchiques et participe au chaos. Un acte fondamental de traitement du traumatisme dans une famille est celui d’identifier et de soutenir ceux qui portent la position hiérarchique. Elle dépend du cadre culturel de l’individu, elle peut être floue, mal dessinée dans des familles où la règle est la protection des parents. Elle est à rechercher. Quel parent peut faire fonction de soutien parental dans cette situation ? Pouvons-nous l’appeler ? Il n’est pas rare que dans un premier temps la famille ne veuille pas déranger un père au poste élevé, un parent malade, un parent lointain. C’est dans une position ferme, sans être attaquante, que ce premier mouvement de recul peut être levé.

Nous pouvons nous-mêmes, acteurs de l’intervention d’urgence, être atteints par cette confusion et mettre à mal les cadres existants. A nous de garder notre cadre intériorisé et de reconnaître les hiérarchies préétablies : le DSM (directeur des secours médicaux) et le COS (commandant des opérations de secours) pour un plan rouge, le Maire et ses adjoints pour une mairie, les hiérarchies administratives, soignantes et médicales pour un hôpital... Nous pouvons être interpellés comme débriefeurs de nos propres institutions, cela peut rajouter à la confusion : soyons garants de nos propres limites.

Reconnaître le bras de fer et le désamorcer

Les situations traumatiques peuvent être à l’origine de bras de fer, tant du côté de la reconnaissance de la victime et de la personne supposée la reconnaître («je n’ai pas été reconnu par ma hiérarchie, ma compagnie d’assurance, le médecin du travail, les psys, ma famille»), que du côté de la réparation des personnes supposées la donner («Il faut à tout prix, immédiatement faire quelque chose, je vous ordonne d’aller sur place»).

Les personnes de pouvoir confrontées à l’évènement potentiellement traumatique, face à leur sentiment d’impuissance devant l’indicible, peuvent avoir une réaction de surenchère et ordonner la CUMP. Il s’agit du Maire, du Préfet, leur demande est pressante et immédiate. Répondre immédiatement peut calmer le jeu, l’important est de reconnaître la dimension de bras de fer potentielle pour pouvoir s’organiser un contexte d’intervention. «J’entends votre niveau d’urgence, pouvons-nous nous rencontrer pour en parler ?» (dans un endroit distinct de la scène traumatique).

Le coordinateur CUMP a toute autorité pour définir ses modalités d’intervention, rassurer suffisamment les décideurs touchés par la crise pour négocier un contexte d’intervention respectueux des personnes et des institutions.

Il sera utile au moment de l’intervention auprès de victimes psychiques de connaître les promesses des «institutionnels», faites dans un but de «réparation», de «soulagement de la douleur», elles ne pourront souvent pas être tenues. Il est important de ramener les personnes vers la réalité «incomplète, insatisfaisante» de la reconnaissance du préjudice subi. Le parent, le compagnon atteint par la douleur de son proche pourra lui aussi réclamer à tout prix soin et réparation immédiate. A nous de calmer le jeu, recentrer la discussion sur l’importance de l’actuel des besoins du proche, relier au sentiment d’impuissance et d’injustice l’expression de la colère, qui pourra être dirigée contre nous dans un premier temps.

Ces écueils relationnels vont atteindre toutes les personnes en contact qu’elles soient sauveteurs, volontaires de CUMP ou famille. Il existe ainsi un paradoxe : c’est la qualité du support psychosocial qui est déterminant dans l’évolution symptomatique, mais ce support est mis à mal par l’évènement…