Traumatisme et famille - 13

Définition du temps dans la crise

Le temps de l’urgence : l’extemporanée du lien

Le premier contact, dans l’urgence, avec le demandeur d’intervention puis avec la famille impactée par l’évènement traumatique, va donner la tonalité de l’ensemble de la prise en charge.

Comment spontanément réagit-elle ? Existe-t-il un effondrement silencieux, une sidération des affects ? Une attention portée aux enfants, au rythme habituel de la vie (le repas, le repos, le rituel du coucher) ? La famille est-elle spontanément soutenue par des amis, voisins, groupe d’appartenance religieuse, qui font suppléance ? La famille est-elle désarticulée ? L’expression des émotions est-elle autorisée ? Existe-t-il une agitation désordonnée ? Existe-t-il un référent médical identifié et attentif ?

Le Dr S, médecin généraliste (MG), appelle pour la famille F. Le dernier né de 15 mois est décédé dans la baignoire par noyade. Sa mère avait trébuché dans la salle de bain en amenant la serviette et s’était cognée sur le chambranle de la porte. Il existe une enquête judiciaire. Le Dr S veut réussir cette fois ci à amener la mère de l’enfant, Patricia, au soin. Il semble fortement culpabilisé. Patricia au mois de novembre a eu un accident de la route, sa voiture a été projetée dans un lac. Elle est sortie de la voiture puis a pensé à son bébé qui a du être réanimé. Lors d’une visite quinze jours après elle a pu dire au MG qu’elle n’arrivait pas à prendre soin de son bébé. Celui-ci, la voyant déprimée, l’a adressée aux urgences psychiatriques. Ce premier contact n’a pas eu de suite. Le Dr S a appelé le père de Patricia pour lui parler de notre structure, il attend notre appel.

Le père de Patricia est en colère contre sa fille, lui-même, de n’avoir pu protéger son petit-fils, il s’est consacré à ses quatre enfants après le départ de son épouse (vécu comme un abandon).Il va à l’enterrement qui a lieu le lendemain où toute la famille sera présente, y compris celle du père du bébé « qui l’avait abandonné ». Ce Monsieur oscille entre l’attachement à sa fille et le rejet, au cours de l’entretien téléphonique toutes les couleurs du lien sont nommées. Monsieur s’engage à parler à Patricia de notre structure. Il rappellera pour que l’on définisse les personnes que nous proposerons de rencontrer.  Quel groupe familial ? Il est difficile dans un premier temps de le définir.

Quel groupe dans quelle perspective ?

Je dis au père m’être engagée auprès du MG pour donner quoi qu’il arrive des nouvelles dans 15 jours.

A la lecture de ce cas clinique quelles questions pouvons-nous nous poser ?

Quels sont les mécanismes relationnels en œuvre ?

Soutenir qui,  comment ?

Le médecin généraliste pris par l’impact traumatique ?

La jeune fille, de manière individuelle ?

La famille avec quelle définition ? Celle qui vivait avec le bébé ? Celle présente au moment de l’accident ? Le couple parental ? Le couple parental étayé par les grands-parents ?

Peut-être alternativement l’une ou l’autre définition de la famille.

Les personnes les plus engagées semblent être le MG et le père, comment s’appuyer sur leur expertise de la situation ?

Le temps de la post-urgence : le modelage du chaos

Le temps est alors condensé, instantané, accéléré, la danse relationnelle au contact de la crise imprime le tempo de la réponse.

Comme nous l’avons vu, la situation traumatique peut  générer confusion, fusion, chaos, tension relationnelle. Chacun est exposé au risque d’éviter le contact traumatique, banaliser, dramatiser, être fasciné, amplifier le chaos existant, disqualifier les hiérarchies fragilisées.

Devant la rupture des repères, qui présente l’émergence de la crise, le cadre de soin va nécessairement épouser la part de chaos inhérente à cette rupture. Sa plasticité propre va permettre d’entrer en relation avec la situation, tout en la modelant.

Quels objectifs de crise dans les situations traumatiques pour les familles ? Dans quelle priorité ?

Les hiérarchies : fragilisées par la confusion, l’évitement, la disqualification

Les reconnaître, les soutenir, éventuellement en sous-système.

Nous sommes interpellés par une infirmière scolaire, Natacha 14 ans a été victime d’agression, elle ne veut pas le dire à ses parents, elle a peur de leur réaction. Nous insistons sur la nécessité que l’infirmière appelle ses parents, en disant à Natacha que l’évènement est trop grave pour qu’il soit tu. Mme et Mr R viennent sur ERIC avec elle, Natacha ne s’exprime pas, son père très en colère « veut tuer celui qui a fait cela », la mère, apeurée, ne dit rien. Nous reconnaissons l’attachement de Monsieur à sa fille à travers sa colère, tout en lui rappelant l’interdit de tuer. Comment peut-il aider sa fille autrement ? Nous proposons à Natacha de sortir un peu pour que l’on parle à ses parents…

L’appartenance : un sentiment fragilisé

L’appartenance est le sentiment d’appartenir à un groupe, un couple, une famille, une société. L’appartenance indique la relation d’un élément à un ensemble qui le contient et auquel il appartient. Chacun peut appartenir à plusieurs groupes d’appartenance (famille, groupe d’amis, société…). La constitution du groupe d’appartenance impose à ses membres une solidarité de corps, une différenciation du contexte général. Tout trauma peut être à l’origine d’une altération du sentiment d’appartenance à l’humanité du sujet.

Le maintien dans l’appartenance est assuré par la transmission des croyances, les rituels d’appartenance sont les vecteurs de cette transmission. Leur fonction est de participer à la constitution et au maintien des groupes.

Les rituels d’appartenance : à risque d’être évités

Quel rituel peut soutenir ? Une famille très éprouvée par une catastrophe est en danger de déritualisation. Ou de fabriquer temporairement des rituels qui risquent ensuite de s’enkyster.

Un chauffeur de bus agressé, dont le bus a été brûlé, consulte sur ERIC, il est accompagné de son amie de fraîche date. Ils sont ensemble depuis 4 mois. Monsieur ne veut pas appeler sa famille au pays (les Antilles) car sa mère est malade. J’évoque avec lui ce qui le réconfortait enfant, la tisane de sa tante. Il évoque son odeur, son amie du même pays reconnaît la plante et s’engage à la lui procurer…

Mme dort avec sa fille depuis son agression. Elle s’endort alors «comme quand elle était bébé». Nous rappelons à Monsieur l’importance de ne pas se faire trop petit, afin que son épouse revienne à ses côtés. Comment organiser ce nouveau rituel ?

Confirmer l’appartenance  au groupe familial et donc s’autoriser à rencontrer les proches en entretien, renforcer les appartenances existantes, réinventer de nouveaux rituels temporaires.

La croyance : en question

La personne peut être bouleversée dans ses croyances, elle qui a toujours été juste, pourquoi dieu l’a-t-elle puni ? Comment rebondir privée, amputée de ses croyances ?

Nous pouvons alors parler du respect immense que nous avons envers les croyances de chacun. La personne ou un membre de sa famille peut-elle rencontrer un religieux ?

La perte de sens

Chacun peut s’interroger sur le sens de l’évènement ou nous demander de donner du sens, ou dénoncer une quête de sens stérile. Les ressources de la famille peuvent autoriser le questionnement tout en supportant la non réponse. Notre intervention peut recentrer sur l’actuel des préoccupations.

La perte de contrôle

Une position pédagogique ajustée, sans être professorale ni prophétique permet à chacun de reprendre pied, reconnaître une partie de son vécu qui semble alors moins étranger, une partie du vécu de la victime, qui est alors moins à risque de rejet. Nous tenterons, avec la famille, de favoriser la reprise de contrôle de la victime, dans un tempo mesuré. Par exemple, accompagner une reprise de travail progressive sous le «contrôle» du conjoint, ou encore une «conduite accompagnée» de la voiture ou encore un partage des aller-retour à l’école pour reprendre pied dans le quotidien sans trop s’épuiser. L’idée est de reconnaître la douleur et de soutenir le processus de sortie de crise ou de «sortir du temps traumatique».

Accueillir, contenir

Les mouvements de colère, impuissance, culpabilité.

Attention aux mouvements de culpabilisation, de disqualification.